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montré une faiblesse indigne de son caractère. Si M. Thiers avait eu entre les mains la correspondance de Kléber, il n’aurait pas dit que ce général ne voulait ni commander ni obéir, car il aurait pu se convaincre de l’autorité qu’il exerçait sur ses inférieurs et du respect qu’il témoignait à ses supérieurs ; il ne l’aurait surtout pas traité d’esprit inculte après avoir vu avec quelle finesse et quelle sagacité il apprécie les hommes et les événemens, après avoir pu juger de la noblesse des sentimens dont ses lettres sont l’irrécusable témoignage.

Animé d’un ardent amour de la patrie, ne se laissant ni abattre par les revers, ni griser par les succès, humain et modéré dans la victoire, Kléber est l’une des plus belles et des plus complètes incarnations de l’homme de guerre qui se soient produites dans notre histoire. Par son courage, l’élévation de ses sentimens, par la grandeur de son caractère, il mérite l’admiration de la postérité, et, contrairement à bien d’autres, cependant plus populaires que lui, les mains dans les trésors, il est mort sans laisser une obole. C’est un héros qui ne le cède en rien à ceux de l’antiquité. Aurait-il, s’il avait vécu, été un obstacle à la fortune de Bonaparte ? C’est douteux, car la France, sous le directoire, était tombée si bas qu’on ne pouvait la relever que par une dictature ; mais, comme la plupart des généraux de l’armée du Rhin, il aurait refusé de prêter son concours à une usurpation. Il n’était pas homme à se laisser séduire, ni à consentir, pour un titre, à figurer dans un cortège ; ses goûts simples, son dédain des richesses, son esprit clairvoyant et caustique le disposaient mal au métier de courtisan. Il était d’ailleurs sincèrement attaché à la république et arrivé à un âge où les convictions ne changent guère. Il était peu sensible à la gloire pour elle-même et détestait la guerre à cause des horreurs qu’elle entraîne avec elle ; il ne la comprenait que faite dans l’intérêt du pays et eût à coup sûr refusé de suivre Bonaparte, devenu Napoléon, dans les aventures qui ont conduit la France à sa perte. Ce sont là du reste des questions oiseuses aujourd’hui, et au lieu de nous demander quels services il aurait pu nous rendre, contentons-nous de celui qu’il nous rend en réalité en se montrant à nous comme un exemple à suivre.

La statue qui lui a été élevée en 1840 à Strasbourg, sa ville natale, représente Kléber au moment où il froisse avec indignation la lettre qu’il vient de recevoir de l’amiral Keith, et où il adresse à son armée la proclamation qu’on a lue plus haut ; mais aucune sentinelle française ne monte plus la garde au pied du monument, et ce n’est pas sans un serrement de cœur qu’on se dit que cette honte nous eût été épargnée si, pendant la dernière guerre, un autre Kléber s’était trouvé à la tête de nos troupes.


J. Clavé.