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trouve, et qui devient de jour en jour plus difficile, je crois, comme général et comme citoyen, devoir me relâcher de mes premières prétentions et tâcher de sortir d’un pays que, sous plus d’un rapport, je ne puis conserver, duquel on ne paraît pas même s’occuper en France, si ce n’est pour en improuver la conquête. L’espoir d’un renfort prompt et suffisant devait nous engager à gagner du temps ; cette espérance détruite, le temps que nous passons ici est perdu pour la patrie. Hâtons-nous de lui porter un secours qu’elle est hors d’état de nous faire parvenir.

« En conséquence, dès qu’on vous proposera la simple neutralité de la Porte-Ottomane pendant la guerre et la libre sortie de l’Égypte avec armes, bagages et munitions, avec la faculté de servir partout et contre tous, à notre retour en France, vous devez conclure ce traité sans hésiter, et je m’empresserai de le confirmer. »


Quelques jours après, pressé d’en finir, Kléber convoque un conseil de guerre composé de trois généraux de division et de six généraux de brigade, qui se prononcent à l’unanimité contre la continuation de la lutte et pour l’évacuation. Il écrit aux négociateurs :


« Je n’ai de mon côté autre chose à ajouter à ce que je vous ai écrit, si ce n’est que je vous donne des pouvoirs illimités pour traiter et consentir l’évacuation de l’Égypte pure et simple, et de la manière la plus honorable pour l’armée française ; mais il me semble qu’il est de l’intérêt même des Turcs de n’entrer en Égypte que lorsque nous l’aurons évacuée au moins en partie ; car, comment éviter sans cela un carnage qui peut-être rendra tous les traités illusoires ?… »


À cette dépêche était jointe une lettre particulière pour Desaix qui montre une fois de plus toute la grandeur d’âme de Kléber :


« Je n’ai point reçu, ainsi que vous le présumez, de nouvelles de France, et j’ai même la conviction qu’il ne m’en arrivera pas, par la raison que, n’ayant point de secours à m’envoyer, on trouvera plus commode de me laisser le soin de débrouiller cette affaire, sauf à m’approuver ou à m’improuver ensuite suivant les circonstances. Il n’en faut pas douter, Bonaparte avait fait le sacrifice de ce pays longtemps avant son départ ; mais il lui fallait une occasion pour le fuir, et il ne l’a fui que pour éviter la catastrophe de sa reddition. Je dis plus, c’est que, s’il avait trouvé à Toulon dix mille hommes destinés à me porter du renfort, il se serait bien gardé de les faire embarquer, il en aurait plutôt renforcé l’armée dont il va prendre le commandement ; car c’est à présent ou jamais le moment où il doit s’assurer de ses succès en Europe, puisque sans eux il serait perdu et culbuté en moins de temps qu’il ne s’est élevé. Vous me voyez agir en conséquence de tout ce que