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services qu’il avait rendus, il lui maintint le traitement de général en disponibilité. Il resta quelque temps encore à l’armée pour en achever la réorganisation, et la quitta pour se retirer à Strasbourg, lorsque Hoche en fut nommé général en chef (mars 1797).


III.

Kléber resta peu de temps dans sa ville natale ; il se rendit à Paris, où la liberté de son langage ne tarda pas à le faire traiter en suspect. Il ne craignait pas d’exprimer ouvertement son mépris pour les directeurs, et, quand ceux-ci lui proposèrent de s’associer au coup d’état de fructidor, il leur répondit : « Je tirerai sur vos ennemis ; mais en leur faisant face à eux, je vous tournerai le dos, à vous. » Il faut croire que son intempérance de langue et son esprit caustique lui firent de nombreux ennemis, puisque parmi eux on compte Hoche, qui le dénonça comme royaliste, le fit porter sur la liste de proscription, et qui, en apprenant qu’il avait été épargné, écrivit au directoire : « Vous n’avez rien fait dès que vous avez laissé en France l’homme le plus dangereux à la république, cette langue de vipère qui a perverti la moitié des officiers de l’armée. »

Faut-il croire que les institutions républicaines prédisposent à la défiance et à la jalousie, puisque les esprits les plus distingués ne sont pas à l’abri de ces sentimens ? Kléber n’avait pas eu de peine à se justifier, car s’il s’était toujours montré l’adversaire résolu des jacobins, il avait donné trop de preuves de son dévoûment à la république pour qu’on pût douter de ses opinions. Un de ses contemporains disait même qu’il était le seul républicain sincère qu’il eût connu. Il vécut retiré à Chaillot, en compagnie de son ami Moreau, voyant avec tristesse la France, pour laquelle ils avaient tant de fois exposé leur vie, livrée à des hommes qui trouvaient leur intérêt à perpétuer les dissensions intérieures et à continuer la guerre extérieure.

La conclusion du traité de Campo-Formio (17 octobre 1797) mettait le directoire dans un grand embarras ; la gloire du général Bonaparte lui portait ombrage, et l’armée victorieuse rentrée en France devenait une force avec laquelle il fallait compter. C’est en partie pour se débarrasser de l’un et de l’autre qu’on imagina le projet d’une descente en Angleterre et qu’on fit des préparatifs en conséquence. Mais Bonaparte, plus préoccupé de frapper les imaginations que d’obtenir des résultats réellement sérieux, réussit à faire diriger sur l’Egypte les ressources accumulées dans les ports, et à faire décider une expédition qui d’après lui devait, par la conquête de l’Inde, frapper l’Angleterre d’un coup mortel. Nommé