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Après les revers de l’armée de Sambre-et-Meuse, Beurnonville avait remplacé Jourdan dans le commandement en chef, mais Kléber n’en était pas moins décidé à se retirer :


« Des indispositions réitérées et des douleurs aiguës de poitrine, écrit-il au ministre de la guerre, me forcent à ralentir de zèle et d’activité dans le service, que je suis obligé de quitter de temps en temps ; je vous prie, citoyen ministre, de vouloir bien accepter ma démission ou m’accorder un congé assez long pour rétablir ma santé entièrement altérée. Rien ne pourra me faire varier dans l’une de ces deux demandes ; je suis obligé, dans ce moment, de me retirer derrière l’armée où j’attendrai votre réponse.

« Ce qui me console dans ma retraite, c’est que, l’armée active étant réduite à quatre ou cinq divisions, mon absence ne peut être préjudiciable au bien du service. »


Sur les instances de Beurnonville, Kléber consentit néanmoins à rester quelque temps encore et à lui prêter son concours pour la réorganisation de l’armée, qui se trouvait dans la situation la plus critique, couverte de haillons et découragée par la misère et les privations. A la demande même de Beurnonville, il fut nommé commandant en chef ; mais il refusa cet honneur par une lettre d’une modestie touchante, qui mérite de passer tout entière sous les yeux des lecteurs :


« J’ai reçu, citoyens directeurs, avec la plus vive sensibilité, le témoignage de confiance que vous me donnez en me conférant le commandement en chef de l’armée de Sambre-et-Meuse ; j’y répondrais mal si je pouvais me déterminer à l’accepter.

« Pénétré du plus ardent amour pour mon pays, prêt à verser pour lui la dernière goutte de mon sang, il n’est qu’un sacrifice que je me sens incapable de pouvoir jamais lui faire : c’est celui de compromettre ses intérêts en acceptant une place que je ne me trouverais pas en état de remplir entièrement. Celle de général en chef exige un homme qui réunisse aux talens d’un habile capitaine ceux d’un excellent administrateur, et, plus encore dans les circonstances actuelles, un génie créateur. Je ne suis qu’un soldat.

« Pour mettre dans les opérations cette audace, cette intrépidité qui amènent quelquefois le succès, il suffit d’être sincèrement attaché à ses devoirs ; mais pour les combiner, pour faire marcher de concert toutes les parties qui les rendent presque infaillibles, il faut être un grand homme, un homme vraiment privilégié de la nature ; car ici ni la volonté la mieux prononcée, ni les efforts de l’application la plus opiniâtre ne peuvent suppléer à ce qu’elle aurait refusé.