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d’Halicarnasse, met cette ville à rançon, entoure Cos d’une muraille et rentre, vers la fin de l’automne, à Samos chargé de butin. Sont-ce là les procédés par lesquels ce chef d’une guérilla que nul contrôle ne gêne se flatte d’attirer aux Athéniens l’amitié de Tissapherne et le concours de la flotte de Tyr? Si Alcibiade a pu concevoir un semblable espoir, Tissapherne lui-même se charge de le détromper. L’astucieux satrape prend la route d’Éphèse; il a résolu d’aller, s’il le faut, jusqu’à l’Hellespont. Pharnabaze ne lui ravira pas sans enchère l’alliance des Péloponésiens.

L’hiver touche à sa fin; de tous côtés on se prépare à la lutte. Vaincus à Cynosséma, les Lacédémoniens ont tiré leurs trières à sec sur la côte de la Troade, non loin des lieux où s’élevait Ilion. Ils ont appelé des vaisseaux de Rhodes, ils en ont appelé de l’Eubée; les Athéniens font partir du Pirée, sous les ordres de Timocharès, une nouvelle escadre; Pharnabaze lui-même achemine tout un corps de troupes au rivage et se réserve de le commander en personne. C’est encore l’Hellespont qui sera le théâtre du combat. Si ce ruisseau venait à se dessécher, on y trouverait probablement, à la grande joie des érudits, à la mienne aussi, je l’avoue, la trière antique. On a tant coulé de ces bâtimens dans la vallée sous-marine qui sépare l’Europe de l’Asie ! De l’embouchure du Scamandre et du port de Sestos deux nouvelles flottes acharnées, l’une à consolider sa victoire, l’autre à réparer sa défaite, se sont élancées au premier souffle du printemps. Soyons justes envers les pilotes athéniens : c’est à eux, plus encore peut-être qu’à Thrasylle ou à Thrasybule, qu’il eût fallu faire remonter l’honneur d’avoir ramené la fortune sous les proues dorées de la république. Dans cette seconde rencontre, leur habileté ne se dément pas. Avec quelle adresse ils s’assurent l’avantage du courant pour se laisser tomber sur l’ennemi en rentrant leurs rames et en brisant les siennes ! Comme ils savent bien refuser le flanc menacé et présenter brusquement leur avant à l’attaque ! Les Péloponésiens ne les prendront pas aisément en défaut. J’attribuais la force de la flotte athénienne à ses chiourmes; que dirai-je donc de ses incomparables pilotes? Aussi est-ce à la vie des pilotes, bien plus qu’à celle des hoplites ou des épibates, qu’en veulent les archers du Péloponèse ; de loin ils les accablent de flèches, de près les hoplites eux-mêmes ne dirigent que sur ces vaillans timoniers leurs javelots. Couvrez-les de vos boucliers, soldats athéniens ! Laissez-vous percer de mille traits plutôt que de souffrir qu’un seul coup les atteigne! Ont-ils seulement une cuirasse, un de ces casques à la triple aigrette qui protègent le front de vos généraux ? Je crains que vous ne les ayez envoyés désarmés au combat, eux qui tiennent votre existence et celle de la trière