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en Ionie, on n’en sera que plus fort dans Athènes. Le complot avait des ramifications étendues, moins étendues cependant que ne le supposait la terreur populaire. Les Athéniens voyaient des affiliés partout. Quelques meurtres demeurés impunis glaçaient les courages. Le plus influent meneur du peuple, le principal auteur du bannissement d’Alcibiade, Androclès, fut tué secrètement par les incroyables de l’époque; la démocratie n’osa plus bouger. Les citoyens ne s’abordaient qu’en tremblant ; l’homme à qui l’on allait s’ouvrir de ses craintes était peut-être lui-même un conjuré. Quand Pisandre et ses dix collègues revinrent de Samos et débarquèrent au Pirée, la conspiration, tramée dans le silence, n’attendait qu’un signal pour éclater au grand jour. Pisandre amenait pour la seconder un corps d’hoplites recruté sur la route. Pisandre était l’homme d’action; il avait combiné et monté l’affaire, celui qui en tenait tous les fils se nommait Antiphon. Par quel fol espoir « ce penseur profond » dont Thucydide n’a jamais cessé de révérer la mémoire, « cet habile orateur, ce citoyen estimé entre tous » fut-il donc conduit à tenter d’arracher le peuple athénien à l’abîme? Put-il s’imaginer qu’il contiendrait longtemps une multitude «non-seulement étrangère à toute sujétion, mais encore accoutumée à faire la loi aux autres? » Fatale et commune erreur des sages ! En fait de politique, la philosophie de Falstaff leur donnerait des leçons : « Se figurent-ils, parce qu’ils sont vertueux, qu’il n’y aura plus de joyeux compagnons attablés dans les tavernes? »

Tout alla bien cependant au début. Guidé par les conseils d’Antiphon, Pisandre commença par convoquer une assemblée populaire. Dans cette assemblée, on proposa aux Athéniens d’élire dix commissaires, chargés d’étudier les moyens « d’arriver à fonder le meilleur gouvernement possible. » Le meilleur gouvernement, ce ne pouvait être évidemment celui qui avait décrété la guerre du Péloponèse et qui venait d’échouer en Sicile. Les Athéniens étaient las de « coucher sur la paille en gardant les remparts, de voir des hommes à cheveux blancs dans les rangs de l’armée, tandis que des jeunes gens se dérobaient aux fatigues de la guerre par des ambassades. » Sous le joug capricieux de la démocratie, riches et pauvres avaient également souffert. Les riches, on leur imposait les fonctions de triérarque, on les obligeait à équiper à leurs frais de vieilles galères, dont les flancs à demi pourris s’ouvraient de vétusté; les pauvres, depuis vingt ans, n’avaient cessé de voir constamment suspendu sur leur tête « l’ordre de se présenter, avec trois jours de vivres, pour aller à la mort. » Aussi la masse du peuple ne demandait-elle qu’à ne plus entendre le retentissement « des tolets qu’on adapte au plat-bord, des rames qu’on attache à leur cheville. » Promettre aux Athéniens « de scier les piques en