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Thessalie, la Locride, la Grèce continentale jusqu’aux frontières de la Béotie, redevenaient le domaine des satrapes ! Et c’était Lacédémone qui souscrivait à ces conditions; c’était Lacédémone qui se chargerait d’imposer aux Grecs la domination médique! Poussé jusqu’à ces limites, l’aveuglement côtoyait de bien près la trahison. Sur de moindres soupçons, Sparte avait jadis fait périr Pausanias. Moins rigoureuse cette fois, moins austère surtout, elle se contenta de désavouer Astyochos. Onze commissaires furent investis du soin de réviser le traité de Cnide. Lichas, fils d’Arcésilas, parlant au nom de ces onze délégués, n’hésita pas un instant à déclarer « qu’Astyochos avait outrepassé son mandat. » Sparte était prête à discuter toute proposition raisonnable; si l’on prétendait lui imposer des conditions humiliantes pour la Grèce, « elle n’avait plus besoin de subsides. » Au moment où il croyait toucher au succès, Tissapherne venait de se heurter à la vieille rudesse Spartiate.


II.

Il restait par bonheur au satrape un précieux conseiller. « Pourquoi vous inquiéter, lui disait Alcibiade, des déclarations de Lichas? Achetez les triérarques, corrompez les généraux ! Cela vaudra mieux pour vous que tous les traités. La flotte du Péloponèse vous obéira quand ses chefs vous seront acquis. On vous demande le concours de la flotte phénicienne? Répondez que cette flotte est déjà en route; gardez-vous bien de la faire venir; l’intérêt de la Perse n’est pas de mettre les Lacédémoniens en mesure de terminer par un coup de vigueur une guerre commencée il y a déjà dix-neuf ans. La Perse trouvera plus de profit à faire traîner les hostilités en longueur. On insiste pour obtenir de vous une drachme de solde journalière par homme; faites observer que les Athéniens n’accordent la plupart du temps que la moitié de cette paie, — trois oboles, — à leurs rameurs. Pendant que vous retiendrez les Péloponésiens inactifs par ces vains débats et par ces stériles promesses, Athènes reprendra peu à peu des forces. Les deux marines se balanceront alors, s’useront l’une par l’autre, et vous deviendrez, sans avoir exposé la flotte phénicienne, l’arbitre souverain de cette longue querelle. »

Quel était donc le but que poursuivait Alcibiade? Voulait-il réellement livrer la Grèce épuisée à Darius? Le fils de Clinias connaissait trop bien sa patrie pour s’imaginer qu’il la pût dès cette heure conduire à un tel degré d’abaissement. Ce qu’il se proposait, c’était uniquement d’affermir par l’apparente bonne foi de ses conseils, disons mieux, par l’exagération de son médisme, le crédit dont il