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l’ange d’un de ces coudes que forme la rade étroite et sinueuse de Karagatch. Que sont devenues les ruines de Caunes? Ont-elles été couvertes par la végétation odorante d’où j’ai vu, deux mille deux cent quarante-six ans après l’époque où vivait Antisthène, des marchands syriens occupés à extraire un baume mystérieux que mon ignorance appelait du benjoin? Caunes ou une autre ville doit sommeiller sous ce bois touffu. Il est impossible en effet que les bords d’une semblable rade n’aient pas tenté quelque colonie. Sur cette côte, du reste, on peut fouiller partout; les cadavres des nations et des villes y abondent.

Revenons aux opérations navales qui, pour le présent, nous occupent. Trois escadres mutuellement ignorantes de leur position se trouvaient réunies sur la côte de Lycie : l’escadre d’Astyochos à Cnide, l’escadre d’Antisthène à Caunes, l’escadre de Charminos à Symé. Astyochos fut le premier qui obtint quelques renseignemens sur la situation de l’ennemi. Il partit de Cnide au milieu de la nuit et courut vers Symé, plein de confiance et d’espoir, se croyant certain de surprendre Charminos, si Charminos n’avait pas quitté son mouillage; de l’envelopper, si la flotte athénienne avait pris la mer. Pour mettre à exécution ce projet, la première condition était de garder sa propre flotte tout entière sous la main. La pluie et la brume séparèrent les vaisseaux d’Astyochos ; la moitié au moins de la flotte du Péloponèse se trouva égarée dans les ténèbres. Apprenez à naviguer et à manœuvrer de nuit ; la navigation et la manœuvre de jour ne sont rien ; les escadres les plus novices, les moins exercées s’en tirent. L’obscurité n’est faite que pour les forts; l’amiral Saumarez répara son échec d’Algésiras en se jetant au milieu de nos vaisseaux par une nuit noire. L’aile gauche d’Astyochos était déjà en vue des Athéniens que l’aile droite et le centre erraient encore perdus dans le brouillard autour de l’île Symé. Charminos, lui, ne songeait qu’à la flotte de Caunes. Il aperçoit des vaisseaux; ce sont sans nul doute les vaisseaux que depuis plusieurs jours il guette! Ce général qu’on venait attaquer se croit en présence d’une aubaine. Excellente condition pour combattre! Les Athéniens s’élancent à la rencontre d’Astyochos avec toute l’ardeur qu’ils s’étaient promis d’apporter à la poursuite d’Antisthène. Trois trières du Péloponèse sont coulées, plusieurs autres subissent de graves avaries. Charminos les suit dans leur retraite et déploie son escadre sur un vaste espace; aucun de ces vaisseaux qui fuient ne doit échapper à ses filets. Mais ce ne sont pas des fuyards qui émergent cette fois de la longue bande de brume; c’est toute une division, massée, formée en ligne; c’est la seconde portion de la flotte d’Astyochos. Les vaisseaux poursuivis se rallient derrière ce rempart. Arrêtez-vous, Athéniens! Repliez-vous en toute hâte! Vous n’avez