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Péloponèse, cette source de tout le mal, ce fléau déchaîné par Corcyre et plus encore peut-être par Corinthe, ne se termina pas avec l’expédition de Sicile ; elle alla se poursuivre sur les côtes de l’Ionie et sur celles de l’Hellespont. Ce fut là que les généraux de Sparte apprirent à tendre leur casque à l’obole des satrapes, à vaincre au profit de Tissapherne ou de Pharnabaze. Quand ils eurent dévoré en silence ces longues humiliations qui ne révoltaient plus que quelques âmes généreuses, quelques cœurs attardés dans un siècle corrompu, Philippe de Macédoine pouvait apparaître sans crainte. Le fruit était mûr. Athènes eut cependant, de l’année 413 avant Jésus-Christ à l’année 407, un retour inattendu de fortune. Ce retour coïncide avec l’époque du rappel d’Alcibiade. N’allons pas pour cela exagérer l’importance du concours apporté à sa patrie par le transfuge repentant! Les premières victoires qui rétablirent un instant la fortune d’Athènes furent gagnées contre Alcibiade ou du moins contre ses alliés; les autres furent, pour la plupart, gagnées en son absence. N’importe ! sans Alcibiade, sans son activité, sans sa vive et audacieuse impulsion, les Athéniens n’auraient jamais su tirer un parti suffisant de leurs succès. Il n’est donc que strictement juste d’en faire remonter l’honneur à l’homme qui, d’autre part, a peu de droits à nos sympathies.

L’escadre invisible de l’amiral Allemand est restée célèbre. On se rappelle qu’au moment où l’empereur Napoléon préparait mystérieusement en 1804 la concentration de ses forces navales dans la Manche, l’amiral Allemand reçut l’ordre d’arrêter tous les navires neutres qu’il rencontrerait sur sa route. L’an 413 avant notre ère, quelques mois à peine après le grand désastre de Sicile, quand la Grèce tout entière était en fermentation, une autre escadre invisible s’avançait avec les mêmes précautions vers les côtes de l’Ionie. Dès que cette escadre eut touché le continent asiatique, elle relâcha les bâtimens interceptés. Son but était atteint, elle venait de débarquer Alcibiade dans les états du roi des Perses. Nous avons vu les Anglais, en paix avec l’empereur de Chine, faire la guerre au vice-roi de Canton; réconciliés avec le vice-roi, rouvrir les hostilités contre le gouverneur du Che-Kiang. Le Céleste-Empire formait alors un ensemble de provinces qu’on pouvait aisément confondre avec une série de royaumes juxtaposés. La monarchie des Perses admettait dans l’organisation de ses satrapies une indépendance administrative tout à fait analogue. Le roi Darius II, le successeur d’Artaxerxe Longue-Main, n’eût probablement pas songé à profiter des événemens survenus en Sicile; ceux de ses satrapes qui avaient à gouverner des provinces maritimes trouvèrent l’occasion singulièrement propice pour recouvrer la faculté de taxer à leur gré les villes du littoral. Le roi leur réclamait sans cesse le paiement des