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qui demeurât ouverte, que la masse compacte des trières athéniennes mit le cap. Elle trouva, rangée en travers, une division ennemie, division trop faible qui céda. Cette division céda, mais sans se débander. Pendant ce temps, le gros de la flotte syracusaine accourut et chargea la flotte athénienne sur ses derrières. Une effroyable mêlée, la mêlée prévue, s’engagea. Plus de deux cents navires en quelques minutes s’entre-choquèrent et bientôt les deux flottes n’en formèrent plus qu’une. Pendant que sur les tillacs on s’exterminait à coups de javelines, pendant que les hoplites, abandonnant leurs lances, se saisissaient, pareils à des lutteurs, corps à corps, les rameurs ahuris, n’entendant plus la voix des céleustes, ne pouvant plus d’ailleurs faire usage de leurs rames en partie brisées ou collées par l’abordage contre le bord, se précipitaient éperdus sur le pont et venaient ajouter leur émoi au tumulte du combat le plus acharné qui se fût jamais vu. Les combattans se trouvaient cette fois enfermés dans l’arène, et les spectateurs rangés sur les gradins de ce cirque sanglant ne leur permettaient même pas d’en sortir pour aller panser leurs blessures. Quelles clameurs, quelles imprécations, quelles injures, quand une galère toute pantelante et toute déchirée faisait mine de s’approcher des remparts d’Ortygie ! Des pieds, des mains, de la voix, on la repoussait au milieu de la mêlée, on l’envoyait sombrer en portant à l’ennemi un dernier coup. Les Athéniens n’avaient pas besoin qu’on les excitât ainsi à bien combattre. Quel soldat sur leur flotte ne comprenait qu’il luttait en ce jour pour sa vie ! Et cependant les Athéniens furent les premiers à perdre du terrain. Ce genre de combat n’était pas fait pour eux ; il était par trop contraire à leurs aptitudes. Rien de plus dangereux, — la guerre de sept ans au XVIIIe siècle l’a prouvé, — que d’échanger brusquement sa tactique habituelle contre celle de l’ennemi ; il est rare qu’on ait à se féliciter de l’emprunt. De semblables modifications demandent du loisir ; les Athéniens n’en avaient pas eu, et les auxiliaires qu’ils entassèrent sur leurs ponts n’y apportèrent pas un pied marin. Les traits s’égaraient, les coups portaient à faux, pendant que ces soldats novices trébuchaient à chaque oscillation du navire et consumaient leurs forces à s’affermir contre le roulis.

Plus la lutte a été opiniâtre, plus la déroute est sujette à prendre le caractère d’une terreur panique. Les Athéniens firent d’incroyables efforts pour s’ouvrir un passage ; quand ils en reconnurent l’impossibilité, ils ne songèrent pas même à se retirer en bon ordre. Ils abandonnèrent tout à l’ennemi, les trières désemparées, les naufragés cramponnés aux épaves ; ils s’enfuirent comme des daims de ce champ de bataille où ils venaient de combattre comme des lions. Les vaisseaux syracusains heureusement étaient trop maltraités