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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/961

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l’année, à la condition que d’autres incidens ne surviennent pas. La session ordinaire a-t-elle pris fin l’autre jour ? La réunion du mois d’octobre sera-t-elle une session extraordinaire ? Rien ne le dit : les chambres se seront perpétuées, puisqu’elles peuvent à chaque instant se retrouver à Versailles sans l’intervention du pouvoir exécutif ; elles auront ainsi gagné l’heure où la session de l’année prochaine s’ouvrira, où elles pourront recommencer le même jeu, et en définitive la permanence, qui n’est pas dans la constitution, passe dans la pratique par une connivence que les présidens des deux chambres et le ministère ne devaient pas accepter. — Quel danger y a-t-il ? direz-vous ; c’est une simple précaution, on ne prétend pas mettre le ministère en suspicion, on ne veut que se tenir en garde contre l’imprévu. Oui, sans doute, c’est une simple précaution : on voit partout des 16 mai, des fantômes, on craint tout ! On fait de la défiance une politique, et on ne s’aperçoit pas que ce n’est peut-être pas le meilleur moyen de répandre dans le pays un sentiment de confiance qu’on a si peu l’air de partager soi-même. Si on veut garder le droit de faire respecter la constitution partout et contre toutes les agressions directes ou indirectes, il faut commencer par la respecter même dans les petites choses et n’avoir pas l’air de vouloir toujours revenir à la permanence par je subterfuge des prorogations mal définies, ou à l’assemblée unique par une perpétuelle mise en suspicion du sénat. Si on veut fonder la sécurité dans les institutions nouvelles, il faut montrer une république ordonnée, régulièrement active, confiante, libérale, évitant de se livrer à l’esprit de représailles ou de tout remuer, et de tout agiter sans suite et sans règle.

C’est là malheureusement ce qu’on ne fait pas toujours, et à vrai dire cette fin de session n’a été rien moins que rassurante par le spectacle qu’elle a offert, par ce qu’elle laisse entrevoir de difficultés pour l’avenir. On arrivait à ne plus s’entendre, à ne plus se reconnaître dans ce tourbillon de propositions décousues et de projets improvisés, de lois adoptées par la chambre des députés et amendées par le sénat, d’amendemens votés par le sénat et rejetés par l’autre chambre. Le mal, et il n’est jamais mieux apparu qu’aux derniers momens de la session, est dans l’incohérence, dans l’absence de direction et de suite, dans le conflit des systèmes, des passions de partis, des initiatives individuelles souvent plus impatientes que réfléchies. Un jour l’homme qui a eu de notre temps la raison la plus claire et la plus séduisante, M. Thiers, disait à la dernière assemblée : « Nous sommes dans un pays et dans un temps qui est celui de la contradiction universelle sur toutes choses… Nous avons devant nous sinon l’anarchie politique, au moins l’anarchie intellectuelle, qui résulte de ce penchant de chacun de nous de tenir à son idée sans s’occuper de celle d’autrui… Si nous ne nous corrigeons pas de ce penchant, nous en arriverons à devenir un nation