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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/907

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au poids de la balance éternelle. On peut en quelques heures voir défiler devant soi tous les types les plus divers, la corruption, la folie, la faiblesse, le repentir. Celle-ci entre le front haut ; elle raconte ainsi son histoire : « Mon père n’a vécu avec ma mère que deux mois ; je ne l’ai vu qu’une fois dans ma vie. Il demeure aujourd’hui avec une fille qu’il a eue d’une concubine. Ma mère vit avec un autre homme dont elle a déjà un fils de huit ans. J’ai quitté ma mère il y a trois mois ; mais auparavant je m’étais déjà livrée à des hommes que je ne connaissais pas, de mon plein gré et par passion. Je demande mon inscription. « Que va-t-on faire pour celle-là ? l’inscrire ? Non. Elle est malade, on l’envoie à Saint-Lazare, et, quand elle sera guérie, on avisera. Cette autre est mise avec une certaine élégance ; elle a été arrêtée sur les boulevards et se dit élève d’une cantatrice en renom ; elle se défend faiblement de l’accusation portée contre elle, alléguant que sa vie intime n’appartient à personne, mais se plaint que le gouvernement ne fasse rien pour elle, car son devoir serait d’encourager des artistes qui couvriraient leur pays de gloire. Elle a encore sa mère. On la met en liberté ; la leçon pourra lui servir. Celle-ci a été arrêtée en flagrant délit dans un immonde garni ; fouillée, on a trouvé sur elle 18,000 fr. ; elle est mariée, elle est venue à Paris pour l’exposition, et demande qu’on la remette en liberté, alléguant qu’elle a des caprices. Sa place serait plutôt dans un établissement d’aliénés ; on écrit à son mari, et on la garde provisoirement en attendant la réponse. Celle-ci entre avec une contenance assurée, mais cependant assez convenable. Elle a dix-sept ans. « Je demande mon inscription. » Elle est originaire d’un village voisin de Paris, et sort d’une honnête famille de paysans ; ses frères et sœurs vivent avec ses parens. Elle n’allègue point de mauvais traitemens de leur part, a été à l’école chez les sœurs, a non-seulement fait, mais renouvelé sa première communion. « Pourquoi demandez-vous votre inscription ? — C’est mon idée, et, si vous ne voulez pas m’inscrire, j’en ferai tant que vous serez obligé de le faire. » On va l’inscrire ? Non, tant de perversité fait supposer qu’elle est sous quelque inexplicable influence, et, bien que ses parens, convoqués lors d’une première arrestation, aient déjà refusé de la reprendre, on la met en liberté. Si elle se fait arrêter de nouveau, on avisera. Celle-ci, au contraire, fond en larmes à peine assise. C’est une nature molle et sans résistance, qui subit toutes les influences, bonnes ou mauvaises. Arrêtée une première fois et soignée à Saint-Lazare, elle a été placée à sa sortie dans une maison religieuse. Au bout de trois mois, la nostalgie de la rue l’a prise ; il n’y avait qu’une porte à franchir pour s’y retrouver ; elle l’a franchie. Le soir même, elle a été arrêtée sur le boulevard. « Je ne savais où aller coucher. » Amenée au dépôt, elle a demandé assistance aux