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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/854

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public, il alla chez M. Marsaud et lui dit : — Je vais quitter la banque; je n’y veux plus rester après l’insulte personnelle que l’on m’infligée ce matin; je crois n’avoir pas été inutile, et je vous prie de me permettre d’emporter un souvenir de mon passage parmi vous. — M. Marsaud, tout en se figurant que le quart d’heure de Rabelais sonnait et qu’il allait falloir payer en belles espèces les services rendus, fit bonne contenance et répondit : — Mon cher monsieur Beslay, nous sommes tout à votre disposition, autant que nos règlemens nous y autorisent. — Beslay reprit en souriant : — Je voudrais emporter l’encrier qui est dans mon cabinet et qui m’a servi pendant mon séjour à la Banque. — C’était un de ces encriers en porcelaine, garnis d’une éponge, achetés à la grosse et dont la valeur moyenne ne dépasse pas 2 fr. 50 cent.

L’avortement de la tentative d’occupation de la Banque par les fédérés eut des conséquences graves dans les hautes régions de l’administration communarde. Raoul Rigault était furieux contre Cournet; il l’accusait de mollesse, de bêtise, et lui reprochait brutalement de n’avoir rien compris à la grandeur de l’acte révolutionnaire qu’il s’était chargé d’accomplir. Quoique le comité de salut public se fût tenu à l’écart dans cette occasion, Rigault eut assez d’influence pour faire mettre à la porte Cournet, que l’on délégua, afin de lui donner une fiche de consolation, à la commission musicale et à la commission militaire. Heureux hommes que ceux de la commune! ils étaient d’instinct aptes à toute chose et maniaient magistralement, sans éducation préalable, la plume du préfet de police, l’archet du violoniste, l’épée du général. Cournet fut remplacé à la sûreté par l’ami, par l’émule de Rigault, par Ferré. Les deux fauves, l’un procureur-général, l’autre chef de la police, étaient les maîtres de la sécurité de Paris ; les incendies et les assassinats ont montré comment ils la comprenaient. Le 14 mai, Théophile Ferré s’installa dans l’ancien hôtel des présidens du parlement, et dès le 15, dans la soirée, on apprend qu’il est de nouveau question d’investir et d’occuper la Banque. Quelques indiscrets se vantent, racontent que l’on en a assez du père Beslay, qu’il empêche le peuple de reprendre son bien où il se trouve, c’est-à-dire à la Banque, dont la richesse, comme chacun sait, est exclusivement formée de la sueur des travailleurs exploités par la tyrannie du capital. On parle d’arrêter Beslay et de mettre fin, une fois pour toutes, à l’oppression que la Banque exerce sur le commerce et sur la production. Dans la soirée du 15 mai, l’écho de tous les corps de garde répète ces bruits, qui parviennent jusqu’aux oreilles du délégué aux finances.

Jourde n’hésita pas; il ne voulut pas tolérer que l’on renouvelât contre la Banque un investissement plein de menaces, et le 10 mai il alla, en compagnie de Charles Beslay, chez le marquis de Plœuc,