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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/712

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tout-puissant. Malheur à qui l’attaque! malheur à qui profane les mystères d’Eleusis ou se permet de mutiler les Hermès ! Le fond de la comédie antique est une joyeuseté de mardi gras. Aristophane y a mêlé sa verve incomparable et son étincelante fantaisie. De ce mariage sont nés des chefs-d’œuvre que M. Charles Blanc n’aime pas assez. Lui qui parle si bien du Parthénon, pourquoi goûte-t-il si peu les Chevaliers ? Ce sont pourtant des fruits mûris par le même soleil et par les mêmes rosées.

La Grèce n’est plus, et nous ne regrettons pas la licence de son théâtre, si vive que soit notre admiration pour le génie du grand poète, qui fut le plus beau rieur et le premier lyrique de l’antiquité. Mais M. Charles Blanc n’est-il pas allé bien loin en avançant qu’il n’y a plus rien de commun entre la muse grecque et nous, que le XVIIIe siècle et la révolution ont à jamais modifié le génie de la France, et que la comédie moderne procède de Diderot et du Père de famille? Quelque changés que soient les temps, les principes littéraires ne changent pas; la comédie sera toujours la peinture piquante et quelquefois meurtrière des folies humaines, une guerre impitoyable faite à la sottise. L’Évangile nous enseigne que tout est perdu quand le sel a perdu sa saveur; tout est perdu aussi quand la comédie n’est plus comique. N’ôtons pas au sel sa saveur, n’enlevons pas non plus son aiguillon à l’abeille. Les piqûres d’abeilles font partie de l’hygiène de l’humanité, si sujette à s’engourdir dans la torpeur ou à se confire dans une béate admiration d’elle-même. M. Charles Blanc prétend que « les plus belles scènes de M. Sardou, celles qu’il a le mieux préparées et qui ont le plus d’éclat, sont des scènes dramatiques après lesquelles oh est peu disposé à rire. » Nous sentons tout le prix de quelques-unes des scènes dramatiques que M. Charles Blanc a raison de vanter; mais à nos yeux le premier mérite de M. Sardou est d’être un grand amuseur, et c’est un mérite bien rare. L’un des auteurs dramatiques les plus goûtés de ce temps nous disait : « Le théâtre que j’aimé, c’est de la gaîté avec quelque chose dessous. » Voilà une définition qui convient à Shakspeare comme à Molière, à Aristophane comme à Beaumarchais. C’est peu de chose que la gaîté quand il n’y a rien dessous; mais nous apprécions peu ce qu’il y a dessous lorsque la gaîté vient à manquer. Que chacun fasse son métier. Les guerres, les révolutions, là question d’Orient, les régicides, sont des sujets de réflexions peu réjouissantes, et, comme l’histoire, la vie a ses tristesses. Les philosophes nous aident à nous en consoler; béni soit le poète comique quand il réussit à nous les faire oublier, quand il nous apprend à jouer avec la vie !


G. VALBERT.