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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/705

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avait ému son âme délicate, tranquille et tendre, son âme qui trouvait, comme dit Montaigne, de la friandise au giron même de la mélancolie. »

Ce solitaire n’était ni un boudeur, ni un mécontent, ni un égotiste, ni un misanthrope. S’il éprouvait au printemps le désir de quitter « Paris en plein avril toussant comme un vieillard » et de s’envoler vers sa chère Provence, il n’entendait pas se claquemurer dans sa retraite. Il tenait sa porte et sa fenêtre ouvertes.

Tout homme sachant voir peut dans son horizon
Faire un voyage immense autour de sa maison.


Il était du nombre de ces ermites qui aiment le monde à la condition qu’on ne les oblige pas d’y vivre, et qui n’ont besoin que d’être seuls pour voir l’homme en beau. Sa malice n’était jamais méchante. Il n’était pas dupe des charlatans, mais il ne leur disait point d’injures; il goûtait peu les faux grands hommes, mais il se contentait de les effleurer de sa férule, qu’il n’a jamais cassée sur le dos de personne. En revanche il aimait les petits, les humbles, les ignorés, les obscurs passans de la vie, qui marchent sans bruit et traversent le monde sans faire ombre à personne. Il a chanté le soldat, le laboureur, le marin, et il souhaitait qu’on inscrivît sur sa tombe ce simple mot: Exaltavit humiles !

M. Charles Blanc s’est plaint dans sa réponse que l’affectation est la maladie de notre temps, qu’elle a pénétré partout, dans les mœurs, dans le langage, dans les idées, que celui-ci affecte la dévotion, que tel autre affecte des opinions aristocratiques pour qu’on le croie de bonne maison, que tel autre encore, pour se donner un air profond, affecte la peur de l’avenir. — Aujourd’hui, disait un homme d’esprit, les uns se vantent de leur peur, les autres s’en servent. — Autran n’a jamais rien affecté. A la générosité du sentiment il joignait la franchise de l’inspiration, aussi souvent du moins que, fidèle à son vrai genre, il ne s’avisait pas de toucher à la lyre de Sapho ou de souffler dans les pipeaux de Théocrite. Il a tour à tour invoqué deux muses, dont l’une était une étrangère, habillée à la grecque, un peu guindée, un peu tendue, qui manquait d’ingénuité et de bonhomie. Cette fausse Athénienne voyait la Grèce avec des yeux latins, et son vêtement d’emprunt la gênait ; elle trébuchait dans son cothurne. Autran lui a dû ses moins bons vers, ceux-ci par exemple qu’il n’a pas craint de mettre dans la bouche de Sophocle:

J’ai gravi les sommets du bel Acropolis,
Où brillent les autels nouvellement polis.


Qu’en eût pensé André Chénier? Il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe, il est donné à peu de modernes de devenir bourgeois