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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/679

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fit cesser cependant ces plaisanteries de cannibales. — Puis-je avoir l’honneur de parler au baron Gaspadof? demanda Josef.

— Vous le saurez là-haut..., le corridor à gauche.

Josef monta lentement le grand escalier. Arrivé au sommet, il s’arrêta un moment pour mettre de l’ordre dans ses pensées, pour se. remémorer ce qu’il voulait dire au despote. De cette visite dépendait tout l’avenir des siens. Il s’agissait de ne pas faire fausse route.

Un domestique accroupi à la porte du maître lui demanda ce qu’il voulait, et sur sa réponse s’écarta pour le laisser passer.

Josef entra donc. Le premier salon était vide, dans le second se trouvait le baron le dos tourné vers la porte et assis devant une table à jeu. Il s’exerçait à donner des cartes avec toute l’habileté d’un escamoteur. Troublé par le bruit d’un pas, il se leva précipitamment et toisa l’intrus des pieds à la tête. Une exclamation simultanée leur échappa. Ils s’étaient reconnus ! Le baron s’appuya chancelant à la table, le juif recula jusqu’à la porte, et il se fit un silence pénible.

Josef fut le premier à recouvrer quelque présence d’esprit. Avec une souplesse digne de sa race, il eut en un clin d’œil changé son plan de campagne, et ne laissant pas à l’adversaire éperdu devant lui le temps de se relever : — Je vous salue, mon colonel, commença-t-il.

Ce seul mot parut frapper le baron à la façon d’un coup d’épée ; il se redressa de toute sa taille, mais une pâleur livide trahissait assez son agitation. — Vous vous trompez, s’écria-t-il enfin, qui êtes-vous? Que voulez-vous de moi?

Josef se sentait maître de la situation.

— Je suis, répondit-il, un ancien sous-officier du 7e régiment des cosaques de Volhynie, et je viens présenter mes respects à mon colonel.

— Qui donc est colonel ici ?

— Mais vous-même, Romain Vassilevitch Konopkof.

— Va au diable ! Tu y trouveras peut-être un Romain Konopkof. Ici demeure et règne le baron Gaspadof, seigneur de Milatine.

— Monsieur, répliqua Josef tout tranquillement, je reconnais d’autant mieux mon ancien colonel qu’il a oublié son nom avec sa distraction habituelle. Vous vous prenez pour un autre comme ce distrait qui, entrant dans une maison étrangère, y endossa une robe de chambre, étrangère aussi, et s’y carra comme chez lui. Pure distraction, sans doute! une de ces distractions comme vous en aviez si souvent au jeu avec messieurs les officiers quand il vous arrivait de piper les cartes.