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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/677

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Une voiture vide vient à passer. Baschinka connaît celui qui la conduit : — Veux-tu nous mener à Boloslaw ? En deux heures, ajoute-t-elle, s’adressant à son père, nous serons à l’abri des insultes parmi les étrangers, qui auront peut-être pitié de nous.

— Volontiers, a dit le voiturier. — Mais Jacob retient sa fille : — Baschinka, c’est aujourd’hui le sabbat.

Et la pieuse enfant recule d’un pas, la voiture continue de rouler, laissant les deux misérables derrière elle. — Comment donc faire ?

Une image consolatrice se présente à l’esprit du vieux Jacob : celle du pope. Cette paisible demeure appuyée à l’église est la seule qui s’ouvrira devant eux, la seule où la haine n’osera pas les poursuivre. Jamais nul n’a frappé en vain à cette porte.

Furtivement, comme des voleurs, le juif et sa fille se glissent vers le refuge béni où ils savent qu’est observé ce beau commandement de l’amour du prochain qu’on a si souvent aux lèvres, si rarement dans le cœur. Et en effet le bon prêtre verse le baume de sa charité sur leurs blessures-, ils pourront attendre là plusieurs jours un secours d’en haut.

Tandis que, tout en priant avec ferveur, ils jettent des regards désolés de loin sur la maison déserte qui naguère était la leur, un bruit de grelots vient troubler le silence du village. Ce bruit augmente de plus en plus jusqu’à ce qu’une voiture de poste enveloppée d’un épais tourbillon de poussière s’arrête devant l’auberge. Il en descend un étranger qui cherche à se faire ouvrir la porte. Il frappe aux vitres, il crie, il regarde autour de lui, il interroge d’un air inquiet. Enfin une paysanne lui montre l’église du geste et il y court pâle, haletant, une sueur froide au front.

Ah ! quel retour, quelle réunion ! combien sont profonds et cachés les desseins de Dieu ! Ce pauvre diable qui s’éloignait naguère humilié, déçu dans sa plus chère espérance, le voilà qui revient comme un ange sauveur à ceux qui le repoussaient; il se lève tel qu’une étoile dans la nuit de leur douleur. Des larmes, des embrassemens, des promesses, des éclats de fureur, de tendres sermens se succèdent, s’entremêlent. Le pope est debout auprès de ces trois êtres longtemps séparés et assiste à la réconciliation qui est son œuvre. Il a jeté la corde de salut à ceux qui allaient périr; sa foi ingénue dans la générosité d’autrui n’a pas été trompée : Josef est bien le brave cœur qu’il pressentait. Comme il s’emporte au récit des événemens des derniers jours ! Ses lèvres tremblent, ses poings se ferment, il ne peut rester en place et parcourt la chambre à grands pas.

— J’irai le trouver, dit-il; oui, moi-même,... au château!.. et sans tarder davantage.