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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/669

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— Seigneur, c’est une honnête enfant et la joie de la maison.

— Et elle est belle comme les anges...

— Pure aussi comme eux, noble seigneur.

— Celui qui la possédera un jour sera donc un homme heureux?

— Assurément, si Dieu le permet.

— Eh bien ! nous sommes d’accord. Je n’ai jamais rencontré de plus charmante fille que la tienne, et je me suis dit que, dans la solitude souvent triste de mon château, une jeune créature aimable, vive et gaie serait une meilleure distraction que le jeu, la chasse et les festins. Ne le crois-tu pas toi-même ?

— Seigneur, je ne suis qu’un pauvre vieillard.

— Tu as raison, tu ne peux juger le cas. Tes sens sont engourdis depuis longtemps; d’ailleurs vous êtes si timorés, vous autres juifs! Un Dieu, une loi, une femme, cela vous suffit... Écoute encore... Je suis venu passer avec toi un marché. Lorsque la misère te poussa hors de ton pays natal et que tu vins frapper à la porte de mon château, tu n’avais rien qu’une femme maladive et une enfant fraîche, pleine de promesses, comme une fleur en bouton. Tu enterras ta femme sur mon bien ; tu souhaitas de fixer ta demeure auprès de son tombeau, et je te permis de récolter sur mes champs, de loger dans une maison qui était mienne, j’étendis sur toi une généreuse protection et ta fille grandit dans le bien-être au soleil de ma grâce.

— Seigneur, ce n’est pas vous...

— Tais-toi !.. Je dis que tu es mon obligé. A quelque heure que ce soit de jour ou de nuit, je peux te jeter sur le grand chemin pauvre et nu ainsi que tu l’étais en arrivant... Si tu veux t’assurer un avenir prospère et pouvoir considérer désormais comme ta propriété cette maison avec les terres qui en dépendent, envoie ta fille au château.

— Au château?.. à quel titre?

— Eh! ce ne sera pas ma femme tout à fait, mais il s’en faudra de peu, et si un jour je me remarie, je te la renverrai, sois tranquille ; alors vous pourrez vivre à votre guise; dès le jour où Baschinka sera entrée au château, tu deviendras de locataire propriétaire tout simplement...

— Que Dieu me punisse, s’écria le vieillard en levant les yeux au ciel, que Dieu me punisse si je trafique jamais du salut de mon enfant ! Seigneur, vous me donneriez votre bien tout entier et vos serfs, qui sont nombreux, que je refuserais encore...

— Mais ton avenir? songes-y, malheureux! Crois-tu que je permettrai à un révolté tel que toi de continuer à jouer au maître, et à ta jolie fille de continuer à se faire servir? Tous deux vous apprendrez