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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/667

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donnerai une voiture, tu seras servie par mes gens. Accepte, Baschinka, tu t’en trouveras bien.

— Ne vous fâchez pas de ce que j’ose répondre, mais vous exigez là un péché... Je ne le commettrai pas... non, jamais. Je ne suis qu’une pauvre juive ignorante, et vous êtes un noble seigneur à qui nous devons obéissance, pourtant...

— Et c’est justement le devoir d’obéissance que tu sembles oublier. Ma trop grande bonté vous a gâtés, ton père et toi. Vous ne vous rappelez plus que tout ce qui vous entoure m’appartient, que je peux vous chasser à mon gré de votre gîte, et que vous n’auriez pas le droit d’emporter une seule miette avec vous.

— Mon père ne paie-t-il pas le loyer?

— Il ne manquerait plus qu’il ne le payât point!., mais il le paierait dix fois au lieu d’une que les choses ne changeraient pas pour cela. Les juifs n’ont pas le droit de demeurer en ces parages; ton père ne peut être ici que mon employé, mon serviteur, un serf à qui je suis libre d’enlever jusqu’à la dernière obole...

— Mon père le sait à merveille, seigneur, c’est justement ce qu’il a dit quand je lui ai montré votre lettre.

— Tu lui as montré ma lettre?

La jeune fille se tut.

— Et il t’aura certainement affermie dans ta résolution de refuser. Réponds.

Mais Baschinka s’obstinait à rester muette ; elle craignait de nuire à son père.

Alors le gentilhomme se leva et, posant une main sur sa blanche épaule, il lui dit d’une voix plus douce :

— Vois-tu... comprends-moi bien. Quand tu étais encore enfant et que tu promettais déjà de devenir la plus belle fille du pays j’ai jeté les yeux sur toi en vue de l’avenir. Pour l’amour de ta beauté, j’ai abandonné cette auberge à ton père... je la lui ai abandonnée à vil prix; je me suis toujours montré tolérant envers lui afin qu’il pût se créer une certaine aisance et t’en faire jouir. Il est mon débiteur de toutes façons, tu ne l’ignores pas. Eh bien, je prétends que tu sois la récompense de bienfaits si longtemps accumulés. Ton père s’acquittera ainsi. Qu’il choisisse... ce sera toi ou tout ce qu’il possède. Tu conçois ce que vous deviendrez tous les deux si je vous laisse retomber dans la bassesse dont je vous ai fait sortir.

Baschinka courba la tête ; elle comprenait toute la portée de ces paroles, elle connaissait l’homme qui, pour son malheur, avait jeté les yeux sur elle.

— Eh bien?.. répéta le gentilhomme.

— Vous pouvez nous ruiner, soupira la pauvre fille.