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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/621

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les instances du père, réclamant sous le coup de l’émotion de l’audience le petit fugitif, que la veille il avait refusé de reprendre dans les bureaux de la préfecture de police ou dans le cabinet du juge d’instruction. On peut aisément s’imaginer ce que, pendant cette existence vagabonde, qui dure parfois un an ou deux, un enfant a pu acquérir de triste expérience, avec combien de secrets il est devenu familier, de combien de petits larcins il s’est peut-être rendu coupable, et l’on peut mesurer par là combien longue est la route qu’il faut lui faire parcourir pour le ramener aux habitudes d’une vie laborieuse et réglée.

Trop souvent c’est une cause d’une toute autre nature qui a déterminé les enfans vagabonds à fuir le domicile paternel : je veux dire les mauvais traitemens dont ils sont l’objet. Sans doute on a raison de compter d’une façon générale sur la sollicitude de la famille et sur l’instinct affectueux des parens, sur cet instinct si fort que dans les existences les plus désordonnées il survit parfois à toutes les défaillances de la probité et de la pudeur. Mais à côté de cette règle générale, combien de tristes exceptions! Combien de fois n’avons-nous pas frissonné d’horreur en lisant dans les journaux judiciaires la reproduction de ces procès trop fréquens où un père, une mère, parfois l’un et l’autre, sont accusés d’avoir exercé sur quelque petite créature sans défense des cruautés dont le récit seul fait frémir! Lorsqu’on lit quelques-uns de ces procès, qui semblent s’être multipliés depuis deux ou trois ans, on ne sait si l’on doit davantage s’étonner de l’insensibilité des parens ou de l’indifférence des voisins qui pendant des mois assistent impassibles à des scènes de barbarie, dans la crainte de s’attirer par leurs dénonciations quelque mauvaise affaire. Souvent, il faut le dire, ces sévices exercés contre un malheureux enfant sont, je ne dirai certes pas excusés, mais expliqués par quelque complication de famille. Tantôt c’est un père agissant sous l’influence de quelque marâtre ; tantôt c’est une femme dont le mari est mort ou disparu et qui vit avec quelque amant. Comment s’étonner que l’enfant, qui au sortir de l’école n’a en perspective que de recevoir des coups au lieu de soupe, tente des escapades qui n’ont d’ordinaire pour résultat que de le faire rendre à ses parens par la police et d’attirer sur lui quelque nouvelle torture, jusqu’au jour où, prévenue par la rumeur publique, la justice intervient, souvent, hélas! d’une façon trop tardive? Aussi a-t-on d’assez grandes difficultés à obtenir des enfans qui se sont enfuis de la maison paternelle l’indication exacte du nom et du domicile de leurs parens. Ils s’efforcent de dérouter les recherches de la police par de fausses indications ou de la décourager par leur mutisme. Je me souviens d’avoir vu à