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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/549

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tendu. » M. Denière en effet avait été arrêté et voici dans quelles circonstances. La veille, jour du dimanche des Rameaux, vers onze heures du matin, il avait passé près de la place Vendôme où le 150e bataillon de fédérés se massait avant de se diriger vers Courbevoie. Parmi les officiers qui s'ingéniaient à faire mettre leurs hommes en rang, M. Denière en avait remarqué un d'assez bonne tournure, sur la tunique duquel brillaient la médaille d'Italie et la croix de la Légion d'honneur ; il n'avait pu réprimer un mouvement de surprise, et, avec une chaleur de cœur que la prudence aurait dû attiédir, il lui dit : — Comment? vous, un soldat décoré, vous allez combattre contre le drapeau de votre pays, contre le drapeau à l'ombre duquel vous avez bravement seri! — L'officier ne répondit pas et se contenta de lever les épaules avec quelque découragement [1]. M. Denière s'éloigna et continua sa route par la rue Saint-Honoré : il était parvenu près de l'Assomption, lorsqu'il entendit courir derrière lui; il se retourna et fut immédiatement arrêté par une dizaine de fédérés lancés à sa poursuite. On le conduisit place Vendôme dans l'hôtel où était établi l'état-major de la garde nationale. Là, on lui fit déposer son argent, sa montre, et o.i l'enferma dans une sorte de poste servant de dépôt. L'officier, portant les insignes de chef de bataillon, qui fit les formalités de l'écrou, était un homme d'un certain âge, vigoureux, grisonnant, à la boutonnière duquel envoyait un large ruban rouge. Sur ce ruban, M. Denière distinguait quelques traits noirs qui ressemblaient à de l'écriture; il concentra toute son attention et lut : Société de tempérance. Ces mots étaient fort imprudens et nous permettraient facilement, si cela en valait la peine, de dire quel était l'homme qui s'affublait de cette étrange décoration. M. Denière passa la journée et la nuit dans ce réduit désagréable; il y fut témoin d'un fait qui mérite d'être raconté ; la pièce où les prisonniers étaient placés n'avait que des dimensions restreintes, et, pour en faciliter l'aération, on en laissait la porte ouverte; deux soldats fédérés la gardaient. L'un, fort jeune, dit à son camarade bien plus âgé que lui: — Qui es-tu, toi? es-tu vengeur, franc-tireur, garibaldien ou enfant perdu ? — L'autre répondit : — Je ne suis rien de tout cela ; je suis ouvrier, et lorsque la journée de travail a pris fin, j'aime à rentrer chez moi et à lire mon journal après avoir dîné avec ma femme.

  1. Cet homme, dont il nous serait facile de dire le nom, était un ancien capitaine de l’armée française. Alsacien, exaspéré de la perte de son pays, il avait cru que la commune, acceptant le programme proclamé par la fédération de la garde nationale, allait recommencer la guerre contre les Allemands. Il fut promptement désabusé ; il s’abstint alors de prendre part à la lutte, et accepta un emploi au palais des Tuileries, où il rendit des services en s’opposant, autant que passible, au pillage des caves et des appartemens.