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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/542

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Beslay ; un jour, il a rencontré Proudhon, et depuis ce temps il a été à l'envers. Il était bien réellement frappé d'ataxie mentale; mais sa moralité était restée intacte, comme un fer sans paille, rigide et bien forgé. Son délire n'était que partiel ; il divaguait, il est vrai, sur toute question se rapportant k l'économie financière et à la politique, mais sur tout autre point il raisonnait juste et avec une grande fermeté de bon sens. Il était riche, ou pour mieux dire il l'avait été par lui-même et par ses alliances; mais, quoique la ruine l'eût visité, il croyait l'être encore, de bonne foi, et le disait. Appartenant à une très bonne famille des Côtes-du-iNord, fils d'un député conservateur , il était systématiquement de l'opposition , quoiqu'il eût refusé de se laisser nommer commissaire-général par Ledru-Rollin et qu'il eût été, en 1848, élu représentant du peuple par 90,000 voix qui le placèrent en tête de la liste « réactionnaire » de son département.

Il avait tenté bien des choses dans la vie, les grandes entreprises industrielles, le journalisme, la banque, la politique ; il avait toujours oscillé et vagué entre des conceptions contradictoires et crut très sincèrement avoir découvert le prophète qui le mènerait au salut, lorsqu'il eut fait, vers 18^8, la connaissance de Proudhon. Celui-ci, qui malgré son grand talent et sa forte cervelle n'était qu'un paysan ambitieux de renommée, se souciant fort médiocrement des formes gouvernementales, discourant sur les réformes plutôt que réformateur, méprisant sans contrainte tous les partis, dont il apercevait d'abord la vacuité, exclusivement proudhonniste et développant jusqu'à l'hypertrophie son orgueilleuse personnalité, celui-ci fut ravi de compter parmi ses disciples un homme important, et déjà connu dans la politique. Il choya « le père Beslay, » comme il l'appelait familièrement, lui adressait des lettres, en faisait son confident, son confesseur, disait-il, son factotum, et son banquier, lorsque l'on avait à créer quelque journal destiné à bientôt disparaître, ou quelque Banque du peuple forcément réservée à la faillite. Pour Proudhon, qui fut un incomparable acrobate de la contradiction, Charles Beslay était un chef de claque d'autant plus précieux qu'il était naïf et convaincu. Lorsque Proudhon dansait, sans balancier, sur la corde raide du syllogisme, lorsqu'il faisait des sauts de carpe économistes et passait à travers le cerceau de la science sociale, le père Beslay ne se sentait pas d'aise, applaudissait en conscience, et, s'il le fallait, dénouait prestement les cordons de sa bourse. Il ne s'apercevait pas que cet apôtre de la démolition universelle changeait d'opinion perpétuellement et qu'il se dupait lui-même à ses propres raisonnemens, sorte de Narcisse socialiste qui s'adorait tellement qu'il s'enivrait de volupté au seul bruit de