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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/449

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homme aura laissé des écrits, des tableaux, des chants ou des discours dignes d’admiration, s’ensuit-il que son corps ait acquis par là le privilège d’une majesté héroïque, un droit à la nudité absolue ? Se figure-t-on Pascal ou La Fontaine, Lesueur ou Rameau, Mirabeau ou Berryer, dépouillés de la tête aux pieds des habits conformes à leur état ou aux mœurs de leur époque ? En pareil cas, de deux choses l’une : ou le portrait, à force d’être idéalisé, perdra tout caractère individuel et par conséquent ne sera plus ressemblant, ou bien, comme dans le fâcheux Voltaire de Pigalle conservé à la bibliothèque de l’Institut, la rigoureuse fidélité de ce portrait sans voiles compromettra la dignité du modèle lui-même et dépréciera la valeur de l’hommage rendu. Quant à l’uniforme militaire, que David consent à ne pas proscrire, nous ne savons trop d’où lui vient cette faveur. Nous ne comprenons pas bien pourquoi Kléber et Napoléon, par exemple, garderaient devant la postérité leur costume et leurs apparences terrestres, si ceux de leurs contemporains qui se sont illustrés par leurs talens ou leurs vertus civiles ne devaient forcément revivre à nos yeux que dans la tenue des habitans de l’Olympe.

A notre avis donc, les choix que David entend faire et les conditions inégales qu’il pose n’ont pas plus dans le fond leur raison d’être que dans l’application leurs conséquences naturelles. Rien ne justifiait de son vivant, rien n’autoriserait à l’avenir ces variations ou ces aventures. On aura beau accuser l’indigence pittoresque ou la bizarrerie des accoutremens modernes, en appeler aux exemples grecs des défaillances de notre goût et opposer la simplicité des ajustemens dont s’était contenté Phidias aux modes compliquées en usage dans les deux derniers siècles ou dans le nôtre, il n’en sera pas moins vrai que les images d’hommes ayant appartenu à ces époques de civilisation raffinée ne sauraient, sous peine de contre-sens, simuler la beauté sans apprêt, la majesté sans artifice de l’être humain à l’état de nature ou à peu près. Sincèrement accepté et imité, le costume propre aux personnages que le sculpteur doit représenter deviendra au contraire un puissant moyen d’expression, un élément nécessaire de la ressemblance physique et même de la physionomie morale. La richesse des vêtemens sous lesquels apparaîtra Lebrun sera à la fois un souvenir visible des habitudes de sa vie et une allusion aux inclinations de son talent, tandis que l’austérité du génie et des mœurs de Poussin imposera pour une statue de ce grand homme le choix d’un ajustement tout autre. Les images de tous deux cependant n’en devront pas moins être celles de Français du XVIIe siècle, et par conséquent procéder, non d’un idéalisme banal, mais d’une interprétation fidèle des données fournies par la réalité.