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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/42

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défaillante, quelques mots touchans pour Mme De Serre, malade elle aussi et retenue d’abord à Naples. Il y parlait des enfans qui l’avaient suivi, et de l’un d’eux il disait : « C’est l’être qui me fait sourire. » — « On m’a mis en belle maison, bon air et grand repos, écrivait-il à sa femme ; que Dieu serait bon de nous y réunir tous bien portans ! — Espérons, assure-moi bien que tu as du courage : cela m’en donne ! — On me prend tout assoupi, je n’ai d’esprit que pour te remercier de ta lettre tout angélique. » Il était déjà perdu. Après quelques jours de souffrances cruelles, après quelques heures d’une agonie supportée avec une douceur virile, il s’éteignait le 21 juillet, entouré des siens, du prêtre et d’un petit nombre d’amis. Il s’éteignait loin de la France, dans une sorte d’obscurité.

Ce qu’il y a d’étrange en effet, c’est qu’en France, à Paris, comme si l’esprit de parti avait voulu prolonger le silence et l’exil pour De Serre, on évitait tout bruit autour de cette mort. Les journaux royalistes l’enregistraient à peine d’un mot banal. Ceux qui la sentaient le plus vivement étaient d’anciens amis. « Oui, écrivait Royer-Collard à M. de Barante, la nouvelle de Naples m’a tristement occupé ! Je savais bien qu’elle vous ferait la même impression. Hélas ! il n’y a que nous qui ayons été frappés de cette mort ; ce monde ne l’a pas remarquée ! Sans ignorer, sans me demander combien il était dangereux, je me plaisais à le replacer dans quelque combinaison où il aurait repris un bon rôle… Depuis que nous nous sommes séparés, il n’a pas cessé de me manquer, il me manquera toujours ! » Niebuhr, de son côté, écrivait : « Notre siècle n’a pas vu de génie plus beau et plus vigoureux. J’ai l’intention d’écrire sa vie si sa famille peut me fournir des données sur plusieurs époques. Sa vie est l’histoire de la France depuis 1814… »

Celui que la mort surprenait ainsi dans la vigueur de l’âge, loin de la France, a été du moins une des plus originales et des plus saisissantes figures de cette histoire. Il emportait, en disparaissant deux ans après le duc de Richelieu, la force et l’éclat d’une politique avec laquelle la restauration aurait pu vivre. De Serre, à un moment décisif de sa carrière, a pu apparaître comme un athlète fiévreux et agité, qui a l’air de changer de camp, qui semble se contredire, parce qu’il se porte tour à tour sur les points qu’il croit le plus menacés, et qui dans ses variations apparentes subit les récriminations, les attaques les plus contraires. En réalité, il ne change pas, il ne se contredit pas ; il ne cesse pas d’être un royaliste fidèle même dans ses actes lés plus libéraux, il ne cesse pas d’être un libéral sincère, même lorsqu’il court à la défense de la monarchie menacée. Il est le héros de la politique modérée. Il est le représentant généreux d’une idée toujours vraie, c’est qu’il n’y a de