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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/41

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qui l’avait interrogé, il racontait toute cette histoire d’un cœur un peu ulcéré, en ajoutant : « A tout prendre, je ne suis pas, quant à moi, mécontent de la manière dont les choses se sont passées : ma force morale reste entière, ma considération en France s’est accrue plutôt que diminuée… D’autre part je suis attristé d’avoir vu tant de personnes, en cette occasion, renier la conscience, le sang, la reconnaissance et l’amitié ; je le suis des présages qui doivent saisir tout homme de bien lorsque l’immoralité est érigée en devoir et en trophée. Je suis ici complètement isolé, et cela est plus pénible quand on souffre de son inaction. » C’est toujours le cri qui jaillit du cœur impatient

Le ministère triomphait de celui qu’il avait traité en ennemi et qu’il redoutait. M. de Villèle, esprit plus pratique et plus fin que supérieur, n’aimait pas les hommes brillans autour de lui. Il venait de consigner le premier des orateurs au seuil du parlement, avant trois mois, — on était au printemps de 1824, — il allait congédier Chateaubriand ; mais Chateaubriand, en sortant du ministère avec une inextinguible passion de vengeance, devait vivre assez pour la satisfaire, et au moment où De Serre se sentait frappé dans ses espérances politiques, il n’avait plus que quelques semaines de vie ; il arrivait au terme où la flamme épuisée avant l’heure allait s’éteindre !

Depuis longtemps, sans doute, il ne vivait plus qu’à travers des crises de santé toujours renaissantes qui, en l’ébranlant, lui laissaient la vigueur de l’esprit, la puissance de la parole et la grâce du caractère. Il ne se soutenait que par la volonté et le courage, par la sève d’une nature énergique au milieu de ces luttes où il payait chaque effort de souffrances nouvelles. Son organisation semblait atteinte d’un mal qui se déplaçait et se ravivait sans cesse, qui l’avait plus d’une fois condamne au repos en France et l’avait suivi en Italie. Le mal, qui avait d’abord paru menacer la poitrine, s’était compliqué à Naples d’une affection au foie que les dernières émotions des élections avaient enflammée et qu’un accident de voiture dans une excursion de famille au Mont-Cassin aggravait rapidement. La santé de De Serre déclinait d’heure en heure. A la fin de juin, on se hâtait de le transporter à Castellamare, où le roi lui avait offert l’hospitalité. Par instans encore il avait quelques illusions sur son état, et il cherchait quelques distractions. Il écoutait des lectures, il se faisait jouer par son jeune secrétaire des airs de Mosé et de la Sémiramide qu’il aimait ; il prenait plaisir à respirer sur la terrasse de Castellamare l’air de la mer ou à entendre les rossignols qui peuplaient les jardins. Ce n’étaient que des trêves, les crises se pressaient, il ne pouvait plus tracer qu’avec peine, d’une main