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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/392

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l’avenir trahissaient-ils le vieillard. Tel il était jadis quand, à la deuxième représentation de son Œdipe, il paraissait sur la scène, portant la queue de la robe du grand prêtre, tel il était encore quand, à la sixième représentation d’Irène, se penchant sur une foule en délire, d’une voix étranglée par les larmes, il jetait cette exclamation : « Français ! voulez-vous donc me faire mourir de plaisir ? « C’était le 30 mars 1778 ; il venait d’entrer dans sa quatre-vingt-cinquième année. Et pendant ces soixante années de gloire ininterrompue, par un privilège plus rare encore, ce génie si librement ouvert à toutes les influences, à toutes les nouveautés du dehors, était resté lui-même, imprimant fortement sa marque à tout ce qu’il effleurait seulement, et réalisant ainsi dans l’infinie diversité de son œuvre l’unité du caractère et du génie. Il n’est pas cependant, comme la critique étrangère a pris plus d’une fois un malin plaisir à le prétendre, comme l’a prétendu Goethe lui-même, « le plus grand écrivain qu’on puisse imaginer parmi les Français. » S’il est vrai que la profondeur de la conception, que la perfection de la forme, que l’émotion et la sincérité du sentiment aient fait défaut à Voltaire, d’autres les ont possédées, dans l’histoire de notre littérature et de notre race, d’autres à qui n’a manqué presque aucune des qualités du génie de Voltaire et qui, par un accord heureux, n’ont oublié d’y joindre ni la décence du langage, ni la probité du caractère, ni la dignité de la vie. Dans le siècle précédent, un grand homme a représenté son temps comme Voltaire a fait le sien, et résumé pour ainsi dire en lui, sous leur forme la plus parfaite, jusqu’aux moindres qualités de ses illustres contemporains : j’ai nommé Bossuet.

Voltaire et Bossuet se ressemblent par plus d’un point : ils différent l’un de l’autre comme le XVIIIe siècle diffère du XVIIe. L’un et l’autre ils ont été le plus grand nom de leur temps et la voix la plus écoutée ; l’un et l’autre ils ont parlé comme personne cette langue lumineuse du bon sens, également éloignée de la singularité anglaise et de la profondeur germanique ; l’un et l’autre ils se sont moins souciés de l’art que de l’action, de charmer que de persuader ou de convaincre et de gagner des esprits à leur cause ; l’un et l’autre enfin, partout où de leur temps quelque controverse s’est émue, quelque conflit élevé, quelque grande bataille engagée, comme si le sort du combat n’eût dépendu que de leur présence, ils sont venus, et ils ont vaincu ; mais l’évêque n’a pris les armes que pour soutenir, défendre et fortifier ; le courtisan de Frédéric et de Catherine II n’est entré dans la lutte que pour détruire, dissoudre et pour achever les déroutes que d’autres avaient commencées. Bossuet n’a combattu que pour les choses qui donnent du