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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/384

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remplirait un volume, ces paroles ailées et ces lettres agiles, cette merveilleuse Correspondance dont la moitié peut-être n’est pas parvenue jusqu’à nous, l’acte d’accusation le plus terrible qu’aucun homme ait laissé derrière soi, mais aussi le plus admirable modèle qu’il y ait dans aucune langue de cet art d’écrire si simplement qu’un méchant billet d’affaires se grave dans le souvenir, si vivement qu’on a peine à suivre l’écrivain, si spirituellement qu’on est tenté de lui tout pardonner, et qu’il faut fermer le livre pour combattre le charme et reprendre la liberté de son jugement. Jamais sans doute, dans un corps de soixante-dix ans, usé de travaux et perclus de souffrances, l’activité de l’esprit n’a gouverné plus souverainement.

Cependant il ne faut pas s’y tromper : jusqu’au dernier jour, c’est un rôle que joue Voltaire. Le plus aristocrate et le plus arrogant de nos grands écrivains n’abdique dans son château de Ferney ni l’arrogance de sa vanité, ni l’aristocratie de ses dédains.. Il signe toujours « gentilhomme ordinaire du roi. » Il tranche du seigneur justicier. Ses secrétaires ne mangent pas à sa table. Jamais sa correspondance n’a été plus active avec le cardinal de Bernis, le même qu’il avait jadis surnommé « la bouquetière du Parnasse, » avec le maréchal de Richelieu, quoique le grand seigneur daigne à peine répondre aux protestations de dévoûment et de respect du philosophe, avec Mme du Deffand, l’intime ennemie des encyclopédistes, mais aussi l’amie du duc et de la duchesse de Choiseul et l’oracle des salons aristocratiques de Paris, avec Frédéric, encore que le héros des soupers de Potsdam n’ait guère plus de respect pour le patriarche qu’il n’en avait jadis pour le chambellan, avec Catherine, encore que coupable de tous les crimes qui flétrissent le nom d’un prince et souillée de toutes les hontes qui déshonorent une femme. Qu’importe à Voltaire, ne sont-ils pas rois, cardinaux, ducs et duchesses ? Que faut-il davantage ? Ni les encyclopédistes, ni les déclamateurs de l’école de Rousseau ne le détacheront de ce monde où jadis il reçut les premières leçons de cet « art de plaire » qu’il a recommandé quelque part « comme le premier devoir de la vie, » de ce monde pour lequel il a vécu, répétant le vers du poète :

Principibus placuisse viris non ultima laus est,


de ce monde enfin dans la familiarité, dans l’adoration duquel il veut mourir. N’en garde-t-il pas jusqu’à son dernier jour les plus étroits préjugés ? « Monseigneur, écrit-il un jour au chancelier Maupeou, je commence par vous demander pardon de ce que je vais avoir l’honneur de vous écrire. Vous avez méprisé avec tous les honnêtes gens du royaume plus d’un libelle écrit par la canaille et pour la canaille… Cependant il y a des calomnies… et quand on en