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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/372

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ne contient pas le jugement le plus vrai, le plus juste, le plus français qu’on en ait porté. Si l’art du portrait consiste moins à reproduire jusqu’aux plus minces détails de la physionomie des hommes, des choses et des lieux qu’à dégager, pour le mettre en pleine lumière, un trait unique et caractéristique, la majesté naturelle de Louis XIV, la noblesse des mœurs de cour, le goût désintéressé des œuvres de l’esprit, ni les Historiettes cyniques de Tallemant des Réaux, ni les bilieux Mémoires de Saint-Simon n’ont ajouté beaucoup à la connaissance que Voltaire nous avait donnée du XVIIe siècle. Il est regrettable que ce beau livre ne soit pas composé plus fortement et qu’il n’y ait pas de centre à cette galerie de tableaux si brillans. C’est qu’il manquait à Voltaire quelques-unes des parties de l’historien. Sa critique était ordinairement sûre, son érudition même était de bon aloi, mais il avait une tendance malheureuse à rabaisser, à dégrader les choses humaines, et jusque dans l’histoire il restait le poète de la Pucelle. Il était rebelle à l’étonnement, réfractaire à l’admiration. Il professait volontiers que les plus grands effets proviennent des plus petites causes et que les caprices des hommes gouvernent souverainement le cours de l’histoire. « Si l’on pouvait confronter Suétone avec les valets de chambre des douze césars, écrit-il hardiment, pense-t-on qu’ils seraient toujours d’accord avec lui ? et en cas de dispute quel est l’homme qui ne parierait pas pour les valets de chambre contre l’historien ? » et c’est là le dernier mot de sa philosophie de l’histoire. Il n’a pas le sens des grandes choses.

Aussi bien n’avait-il ni cette patience au travail, ni cette puissance de concentration, ni cette faculté d’éloquence familière et soutenue qui sont les premières qualités du grand historien. La solitude prétendue de Cirey, peuplée bientôt d’hôtes de toute sorte, les soucis, les tracas d’une grosse fortune à gérer, les obligations quotidiennes de la plus volumineuse correspondance que jamais homme ait entretenue, l’étonnante mobilité d’une imagination qui passait, sans effort, avec la même aisance, de l’installation d’un cabinet de physique à la composition d’une tragédie comme Alzire, Mérope ou Sémiramis, d’une diatribe contre un Desfontaines à quelque recherche d’ingrate ou de profonde érudition, de la rédaction d’un sommaire de la Vie et des pièces de Molière à quelque curiosité d’histoire naturelle sur les glossopètres ou les cornes d’Ammon ; ajoutez les inquiétudes quotidiennes, et renouvelées comme à plaisir, d’un homme qui spéculait sur la persécution de ses vers et de sa prose ; avec cela les mille et une intrigues d’une vanité dévorante qui briguait à la fois des flatteries, des honneurs et des faveurs à la cour du roi Stanislas, des décorations et des pensions à Berlin, des prix à l’Académie des sciences, une place à