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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/367

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empêchera de dormir, le Voltaire qui n’a jamais oublié l’inquiétude que lui avait donnée le succès de l’Esprit des lois, et qui dans ses derniers jours n’hésitera pas à mettre publiquement un chevalier de Chastellux au-dessus de Montesquieu. Toutefois, dans ce grand monde qu’il fréquentait, ce n’étaient pas seulement des satisfactions d’amour-propre que poursuivait Voltaire. S’il recherchait des amitiés illustres, il ne négligeait pas de contracter des amitiés solides. Ce grand homme était un homme d’argent, très soigneux de ses intérêts, très habile à les faire valoir, très âpre à les défendre. Lui reprocher ce soin de sa fortune serait une pure sottise. Il hérita de son père environ 5,000 ou 6,000 livres de rente, il en possédait. 80,000 vers 1740, il en laissa près de 160,000 à sa mort, en 1778 : les dieux en soient loués ! Il n’est pas nécessaire que dans une société bien ordonnée les lettres conduisent leur homme à l’hôpital. Peut-être même importerait-il à la dignité de tous que ni poètes ni prosateurs n’eussent jamais vécu, ceux-ci, plus besoigneux ou plus avides, aux gages du libraire, ceux-là, plus vaniteux et moins patiens au travail, dans la domesticité du grand seigneur ou dans la clientèle du financier. Voltaire a aimé l’argent, non, pour l’argent, ni même pour les plaisirs qu’il procure, mais comme voie abrégée de parvenir à tout, pour l’indépendance qu’il garantit et ce droit de presque tout oser qu’on lui reconnaissait déjà dans le XVIIIe siècle. Trop de petitesses et de vilenies, qu’il est aussi superflu que facile de relever dans l’histoire de son ménage, témoignent plutôt de la vivacité de ses nerfs ou de l’âcreté de sa bile que de son avarice ou de sa cupidité. Car enfin, cet homme si préoccupé de son temporel et si « curieux du denier dix » ouvrait volontiers sa bourse, et qui voulait y puisait. Je ne parle pas de cette hospitalité de Ferney, si largement ouverte à tout venant : ce n’était là qu’une nécessité d’état, pour ainsi dire, une manière de tenir son rang, d’étendre son influence, d’affermir sa royauté littéraire. Mais il aimait à rendre service, et la preuve en est écrite à chaque page de sa volumineuse correspondance. Il prêtait, il donnait. Ses droits d’auteur, pour l’ordinaire il en faisait présent aux comédiens français, à quelque ami besoigneux, comme Thieriot, à quelque jeune écrivain d’espérance comme D’Arnaud, comme La Harpe. Ses lettres à l’abbé Moussinot sont semées de phrases comme celles-ci : « Quand D’Arnaud vient emprunter trois francs, il faut lui en donner douze, » ou encore : « Je vous prie, si vous avez de l’argent à moi, de donner cent livres à M. Berger, qui vous rendra cette lettre, et si vous ne les avez pas, de vendre vite quelqu’un de mes meubles, pour les lui donner. »

Malheureusement, quant aux moyens qu’il prit pour édifier cette grosse fortune, il fut bien l’homme qu’il était en tout, tirant