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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/366

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Mais le vrai, c’est que, pour Voltaire, le soin de sa dignité ne venait qu’après celui de sa fortune, comme le souci de son art ne passait qu’après celui de sa popularité.

Parfois sans doute, heureusement pour nous, dans sa longue carrière, il lui est arrivé de sentir le démon de l’artiste et du poète se réveiller, s’agiter, se démener en lui, quand il composait Zaïre par exemple, ou Tancrède. On n’a pas impunément reçu de la nature tant de dons prodigieux, l’inépuisable fécondité d’invention, la plus rare faculté d’assimilation qui fut peut-être jamais, l’intelligence la plus ouverte et la plus curieuse, la plus brillante imagination, la sensibilité la plus prompte, l’esprit le plus étincelant, le goût le plus difficile et le plus exquis, la plume la plus souple, également agile et libre dans le vers et dans la prose : Voltaire a donc écrit quelquefois pour la postérité. Chose singulière, qu’il n’ait pas laissé peut-être de monument plus durable de sa gloire littéraire que ce même théâtre aujourd’hui beaucoup trop et injustement dédaigné. Car c’est là que sont les chefs-d’œuvre du talent poétique de Voltaire, bien plus que dans la Henriade, ou dans les Epitres, ou dans les Discours sur l’homme, ou dans ces poésies légères si souvent déparées par de singulières inadvertances de goût, d’étranges grossièretés de langage, qu’il lui déplaisait d’ailleurs, pour beaucoup de raisons, de voir figurer dans la bibliothèque de ses œuvres et dont il disait sans mentir : « Je suis bien fâché qu’on ait imprimé Ce qui plaît aux dames et l’Éducation des filles ; c’est faner de petites fleurs qui ne sont agréables que quand on ne les vend pas au marché. » Mais l’intrigue de quelques-unes de ses tragédies, mais les catastrophes de Zaïre, de Tancrède ou de son « Américaine Alzire, » sont parmi les plus romanesques, les plus dramatiques et les plus sincèrement émouvantes qu’il y ait à la scène. Zaïre est de 1732 : et le luxe des décors n’y fera rien, non plus que la prétendue vérité des costumes ou les grands éclats de voix ; elle est encore moins vieille qu’Hernani, plus jeune cependant de presque tout un siècle. Mais pour quelques œuvres conçues dans une heure d’inspiration poétique, portées avec amour, enfantées dans la fièvre de l’enthousiasme et dans l’orgueil de la fécondité, combien d’Œdipe composés pour se donner l’honneur d’une victoire facile sur le vieux Corneille, de Mort de César pour faire la leçon à Gilles-Shakespeare, ou, s’il est permis de le nommer après ces grands noms, combien de Catilina pour éclipser les inoffensifs succès des dernières œuvres de Crébillon, a pour faire en huit jours ce que Crébillon avait mis vingt-huit ans à achever ! » C’est bien ici le vrai Voltaire, le Voltaire tout en nerfs et tout en vanité, jaloux de tous les applaudissemens qui ne vont pas à lui, le Voltaire que la popularité de Jean-Jacques