Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/362

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la philosophie se répand, le siècle entier tourne à la physique, et les marquises donnent à la géométrie tout ce que les pompons leur laissent de loisir ? le châtelain de Cirey chante les cieux de Newton et disserte sur la Nature du feu. Le vent souffle à l’économie politique ? il écrit l’Homme aux quarante écus. L’irréligion gagne et de jour en jour se propage ? il écrit son Dictionnaire philosophique et lance le célèbre mot d’ordre. La révolution se prépare ? les brochures succèdent aux brochures, les diatribes aux pamphlets, et c’est encore lui qui partout porte les premiers coups. Ai-je bien dit, les premiers coups ? Non, car partout et toujours il attend que l’opinion soit faite et que de la complicité du public il puisse retirer un surcroît de gloire et de popularité ; le plus impitoyable railleur, le plus hardi, le plus insolent même, si vous ne regardez qu’à ses œuvres, mais le plus prudent des hommes, d’autres ont dit, comme la duchesse de Choiseul, « le plus poltron et le plus pitoyable, » si vous ne regardez qu’aux circonstances de leur publication.

Dans leurs histoires de la littérature française, assez d’autres ont rendu justice à l’inimitable écrivain, modèle et désespoir de ceux qui l’ont suivi. C’est l’homme que nous voudrions essayer de montrer ici, le plus habile à gouverner la plus-étonnante fortune littéraire qui fut jamais, le plus âpre à défendre les moindres prérogatives de sa royauté conquise, et qui, pour tout dire d’un mot, des innombrables abus de l’ancien régime n’attaqua pas un seul qu’il n’en eût d’abord tiré lui-même tout le profit qu’on en pouvait tirer.


I

« Je ne dirais pas ici qu’Arouet fut mis à la Bastille pour avoir fait des vers très effrontés, sans le nom que ses poésies, ses aventures et la fantaisie du monde lui ont fait. » Qui ne connaît cette mention sommaire et dédaigneuse, la moins dédaigneuse des deux, jetée par Saint-Simon dans ses Mémoires, entre la nouvelle du mariage d’un marquis d’Harcourt avec une demoiselle de Barbezieux et le souvenir, orgueilleusement détaillé, de la mort d’un palatin de Birkenfeld, ami du noble duc ?

C’est en effet de là, pour nous comme pour Saint-Simon, c’est de ce premier embastillement que date l’histoire publique de Voltaire. De nombreux auteurs ont pris fort inutilement la peine de nous raconter les premières équipées de l’enfant de famille, ses premières amours avec Olympe Dunoyer, ses premiers vers pour « un invalide » et pour « sa tabatière » confisquée par le P. Porée, ses succès de collège et sa première éducation, sans oublier la discussion de ce problème délicat, savoir, si François-Marie Arouet naquit le 20 février ou le 22 novembre 1694, à Paris ou au bourg