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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/353

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formation, et que l’univers tombe nécessairement en poussière dans le cercueil où l’homme se sera volontairement couché. Ce sera bien cette fois un suicide grandiose, absolu, définitif, sans réveil possible : ce sera le suicide cosmique accompli par l’humanité. — Quant aux détails qui permettront à tout homme vivant alors de participer à cette résolution commune qui détruira le monde, la spéculation philosophique élevée à de telles hauteurs n’a pas à s’en préoccuper ; elle laissera faire cette grosse besogne à l’invention scientifique ; elle compte pour cela sur les perfectionnemens indéfinis dans l’application des agens physiques comme l’électricité, et d’ailleurs, quand il ne s’agit que de moyens pratiques d’ordre inférieur, il faut ouvrir à l’imagination une libre carrière. Chacun est libre de se représenter à sa manière ce dernier acte du processus universel et de l’anéantissement final. Il suffit au philosophie d’avoir preuve qu’il est possible et qu’il est nécessaire.

Nous avons exposé aussi fidèlement que nous l’avons pu la série de ces bizarres conceptions. Le courage nous manque pour les discuter ; à quoi bon d’ailleurs entreprendre de le faire ? Ceux qui seraient capables de se laisser séduire par de pareilles chimères, qui ressemblent aux jeux lugubres d’un cauchemar, seraient entièrement insensibles aux procédés de la logique vulgaire et du raisonnement. D’ailleurs il règne une telle indépendance de sens propre, une telle fantaisie de spéculation dans ce drame métaphysique que toute base manque pour une argumentation sérieuse. Comment prouver à M. de Hartmann que son Inconscient est une invention pure ainsi que le dualisme de l’Idée et de la Volonté qu’il introduit au sein de cet Un-Tout, pour y créer la lutte et l’effort, par l’aspiration de l’un de ces deux principes, aveugle et irrationnel, à l’être, et par la réaction de l’autre de ces deux principes ; le rationnel, contre la misère de l’existence de plus en plus sentie ? Comment lui prouver que tout cela n’est pas, ne peut pas être, par cela seul qu’il lui plaît « qu’il en soit ainsi et que ce manichéisme dramatisé lui donne de grandes joies d’esprit, de puissantes émotions, sans compter le succès de la représentation auprès du public et la célébrité qu’elle a value à son auteur ? Dans des régions si vagues, si inconsistantes, si nébuleuses, on ne peut se prendre à rien, et une discussion sérieuse aurait ici quelque chose d’insupportable et de pédantesque. Nous devions à la curiosité du public cet échantillon de l’étonnante imagination d’un de nos contemporains. La pièce une fois analysée, ce serait perdre son temps et sa peine que de la critiquer. Elle a intéressé ou non, tout est là : qu’on aille l’applaudir ou la siffler au théâtre où elle se joue, je veux dire dans le livre même.