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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/350

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monde, paraisse insignifiante en comparaison. Cela est loin d’être impossible, nous dit-on, la manifestation de la volonté dans les forces atomiques n’étant que d’une espèce très inférieure, relativement à celle qui se manifeste dans le végétal, dans l’animal, à plus forte raison dans l’homme. Il est donc parfaitement légitime de supposer qu’un jour la plus grande partie de la volonté en acte ou des fonctions de l’esprit inconscient se rencontrera en fait dans l’humanité, par suite de l’élévation indéfinie et progressive de la population du globe. Or, ce jour-là, il suffirait à l’humanité de ne plus vouloir vivre pour que le monde entier fût anéanti, puisqu’elle représenterait à elle seule plus de vouloir que tout le reste de la nature. Cette partie de la Volonté se niant elle-même se détruirait et détruirait en même temps la partie de beaucoup la plus faible et la moins grande qui s’exprime dans le monde inorganique ; dans cette balance gigantesque où se pèsent les destinées de l’univers, c’est du côté du vouloir humain que pencherait le plateau, et le vouloir humain, éclairé, entraînerait dans le néant le vouloir aveugle qui du fond de ses ténèbres aspire encore à l’être. On le voit : il ne s’agit pour l’homme, agent du salut de l’univers, que d’attirer à lui la plus grande quantité de la Volonté cosmique, de s’en emparer doucement, peu à peu et comme par infiltration, et, quand il en sera le maître, de la décider à s’anéantir. Rien de plus simple, en vérité.

La seconde condition pour que ce suicide gigantesque d’un monde puisse s’accomplir, c’est que la conscience de l’humanité soit pénétrée profondément de la folie du vouloir et de la misère de l’existence, qu’elle en vienne au point d’être possédée par un désir absolu du repos, qu’elle ait si bien démêlé la vanité et le néant de tous les motifs qui attachaient jusqu’ici l’homme à l’existence que l’aspiration au néant devienne sans aucun effort l’unique et dernier motif de sa conduite. On nous assure que cette condition se réalisera dans la vieillesse de l’humanité. Déjà la certitude théorique du malheur de l’existence est admise comme une vérité par les penseurs ; elle triomphera de plus en plus des résistances instinctives de la sensibilité et des préjugés égoïstes de la multitude. Il se passera peut-être un long temps avant que cette idée, qui n’éclaire encore que les sommets de la conscience humaine, se répande dans les régions inférieures et acquière la puissance universelle d’un motif. Mais c’est là le sort de toutes les idées qui mènent le monde : elles commencent par éclore dans la tête d’un penseur, sous une forme abstraite ; elles finissent par pénétrer sous la forme d’un sentiment le cœur des masses et par exercer sur leur volonté une action si profonde qu’elle engendre souvent