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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/35

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enfans qui sont l’objet de leur amour le plus tendre. Tous ceux qui sont de l’ambassade font partie de la famille… » Niebuhr ne laissait échapper aucune occasion d’écrire à De Serre de longues lettres où il mêlait les témoignages, d’un dévoûment passionné aux dissertations substantielles sur les campagnes d’Annibal ou sur la politique de l’Angleterre. De Serre, à son tour, entrait tout aussi vivement dans cette intimité. Il se sentait sincèrement attaché à Niebuhr, il lui savait gré de son affectueuse estime, de ces longues lettres qui, disait-il, éveillaient ses idées et le forçaient à penser.

La confiance entre les deux amis était complète. De Serre se plaisait à ces relations précieuses, et son imagination active cherchait au besoin un intérêt d’un autre genre dans les distractions des arts. Il n’habitait pas l’Italie au nom du roi de France pour rester insensible aux belles peintures. Il aimait les tableaux, il les recherchait ; il se faisait aider souvent par Niebuhr dans ses acquisitions, et un instant même, en voyant arriver aux affaires étrangères Chateaubriand, le patron naturel de tous les arts, il avait eu l’idée de négocier pour la France l’achat de la galerie du cardinal Fesch ; les prétentions du cardinal et les dépenses de la guerre d’Espagne découragèrent sa diplomatie. Il s’en tint à acheter pour lui quelque Pinturrichio, quelque belle copie de Léonard ; il mettait son plaisir à avoir sa petite galerie à l’ambassade. Il s’intéressait à la peinture comme il s’intéressait à la littérature italienne ; il achetait des livres comme il achetait des tableaux. Il se sentait attiré par toutes les œuvres du génie humain, il en jouissait en homme de goût. C’était une manière d’animer sa vie ; mais ni les séductions des arts, ni même l’amitié de Niebuhr, ni la diversion momentanée du congrès de Vérone ne suffisaient pour l’occuper, pour le fixer sur ce coin de terre italienne où la fortune le laissait. L’exil dans une ambassade auprès de Sorrente et d’Ischia, avec les plaisirs de l’imagination, la ressource des amitiés précieuses et les honneurs de cour, avait son charme : c’était toujours l’exil pour lui, et rien ne pouvait le détourner du seul point fait pour attirer sa pensée. Au fond, il n’avait qu’une préoccupation, celle de la France, de ce qui sepcassait à Paris, des occasions qui pouvaient lui rouvrir la carrière.

C’était l’objet incessant de la correspondance suivie dès le premier jour entre De Serre s’acheminant en Italie et ceux de ses amis qui le regrettaient, qui sentaient vivement son absence. Le plus invariable, le plus fidèle de ces amis, Froc de La Boulaye, avait repris plus que jamais son rôle de correspondant dévoué et toujours empressé, quoique un peu découragé. Il tenait les exilés de Naples au courant de tout ce qui pouvait les intéresser ; il avait eu de la peine à revenir de ce fameux « 14 décembre 1821 » qu’il renvoyait durement à l’histoire, La crise où avait disparu le ministère Richelieu