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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/344

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moi… La justice elle-même est un premier pas vers la résignation : sous sa forme vraie, elle est un devoir si lourd que celui qui s’y donne de tout son cœur doit s’offrir en sacrifice ; elle est un moyen de se nier et de nier son vouloir-vivre. » Ainsi les vertus ne sont vertus que parce qu’elles sont des moyens directs ou indirects de renoncement à soi-même ; toute la morale, comprise dans son vrai sens, est une abdication méthodique du sens propre, une extinction raisonnée de toutes les formes de la sensation et du désir, une immolation persévérante de la volonté qui est le fond de l’être, une négation philosophique de l’être lui-même. Cette théorie des vertus est essentiellement bouddhique ; Çakya-Mouni n’hésiterait pas à reconnaître là un de ses adeptes préférés, un de ses religieux favoris. Mais pour nous qui avons fait une connaissance intime avec Schopenhauer grâce aux confidences de ses enthousiastes et de ses amis, particulièrement de M. Frauenstædt et de M. Gwinner, nous ne pouvons nous empêcher de sourire à la lecture de ces édifians propos ; nous comparons involontairement cette prédication de la grande mansuétude avec la violence de ses haines, avec l’injustice passionnée et la brutalité savante de ses anathèmes contre ses adversaires, tout spécialement contre les hégéliens et les professeurs d’université, qu’il accuse sans cesse de n’être que des « plats valets à genoux devant le pouvoir, des farceurs, des cagots, des hypocrites. » Que l’on relise tous ces beaux sermons sur le renoncement au sens propre, sur l’humilité nécessaire qui est une forme du dépouillement de soi, sur la douceur universelle et la pitié envers tout ce qui vit, et qu’on les rapproche de cette fureur chronique qui l’animait contre le public ingrat, contre la sottise humaine, contre « la canaille souveraine. » Ce doux ascète, qu’on dirait débordant de sympathie universelle, était le plus atrabilaire des hommes, un misanthrope exaspéré, un misogyne enragé. M. Frauenstædt a beau distinguer pour les besoins de sa cause et de ses héros une misanthropie qui est désintéressée, et une autre qui est égoïste, la première objective et morale, née de la connaissance de la méchanceté en général et de l’horreur du vice, la seconde objective et immorale, qui s’adresse aux hommes eux-mêmes et en particulier à tels ou tels hommes [1]. Toutes ces distinctions sont bien subtiles et n’empêcheront pas qu’une morale si désintéressée ne perde beaucoup de son effet sur les lèvres d’un homme dont le cœur était passionnément épris d’amour pour

  1. Voyez, sur les particularités de l’homme dans Schopenhauer et sur les rapports de l’homme et de la doctrine, la piquante étude de M. Paul Janet dans la Revue du 15 mai 1877.