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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/336

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Celui qui a l’intuition ne se sépare plus de l’intuition elle-même : l’un et l’autre ne font plus qu’un. » L’objet n’existe plus, c’est l’idée qui existe, c’est la forme éternelle, et de même le sujet s’est élevé, s’est affranchi : il est libre du temps, libre de la volonté, libre de l’effort, libre du désir, libre de la douleur ; il participe à l’absolu, à l’éternité de l’idée. Il est mort à lui-même, il n’existe plus que dans l’idéal. Qu’importent alors les conditions et les formes de son individualité passagère ? Qu’importe, dans cet état de désintéressement absolu, si c’est d’une prison ou d’un palais que l’on contemple un coucher de soleil ? Il n’y a plus de prisonnier, il n’y a plus de roi ; il n’y a plus qu’une intuition pure, une vision libre de l’idéal, une participation momentanée à l’idée de Platon, au noumène de Kant, dans l’oubli de la vie transitoire, du rôle qu’on y joue et du tourment quotidien un instant suspendu.

Ce serait le salut, si cet état pouvait durer ; mais la durée d’un si délicieux repos est impossible. Ni pour le contemplateur de la nature, ni pour l’artiste, cette conception objective du monde et des choses ne peut être que passagère. La tension d’esprit exigée pour cela est toute factice et en dehors des conditions de la vie ; la nature même du vouloir s’oppose à ce qu’elle se prolonge. Le train des choses et le cours du monde, un instant oubliés, recommencent aussi bien pour l’artiste que pour le savant perdu dans la contemplation des lois ou pour le philosophe absorbé par la méditation de l’absolu. « Bientôt revient le moment où chacun devra agir avec ses semblables dans le grand jeu de marionnettes de la vie et où le contemplateur, rappelé brusquement à son rôle, sentira la ficelle par laquelle il est suspendu et mis en mouvement [1]. » Ce n’est donc qu’une libération momentanée que nous offrent la science et l’art. D’ailleurs l’usage de tels moyens n’est pas à la portée de tous dans la rude bataille pour la vie que se livrent la plupart des hommes, pour qui le pain de chaque jour est le plus pressant des problèmes. Privilège d’une élite, ces expédiens ne peuvent rien pour consoler la foule humaine et alléger le poids de sa misère ; provisoires et relatifs, ils ne servent qu’un instant, et la souffrance avec le souci a bientôt repris le dessus dans les vies les plus favorisées de l’idéal. Tout cela est bien insignifiant au prix de la quantité de malheur et de souffrance qui remplit le monde. Contre un mal universel et absolu, il faut de tout autres armes ; il en faut de mieux trempées, qui soient à la portée de tous les hommes, qui aillent chercher le mal profondément, jusque dans sa racine, et l’y détruire.

  1. Parerga, 3e édit., p. 452.