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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/321

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en son absence n’avait qualité pour mettre les troupes en mouvement. A la mairie du Ier arrondissement, il fut difficile de voir l’adjoint faisant fonctions de maire, qui était occupé à célébrer un mariage. M. Mignot s’impatientait, il insista si bien que l’adjoint, quittant les futurs époux, accourut, l’écharpe en sautoir, demander de quoi il s’agissait. A la question de M. Mignot : « Si la Banque est attaquée, viendrez-vous la défendre ? » il répondit : « Tâchez de gagner du temps, faites de la conciliation, il n’y a pas moyen de songer à la lutte, nous n’avons pas de cartouches. » C’était peu satisfaisant. M. Mignot se transporta à la mairie du IIe arrondissement, où il rencontra le colonel Quevauvilliers, qui lui dit : « Soyez sans crainte, il m’est facile d’aller à votre secours ; je vais vous envoyer des hommes, et, s’il faut se battre, eh bien ! nous nous battrons. »

M. Mignot revint promptement à la Banque. Pendant qu’il courait d’une mairie à l’autre, les délégués Jourde et Varlin étaient venus réclamer avec hauteur la somme qu’ils exigeaient. Avant de faire payer, le marquis de Plœuc voulut connaître la résolution prise à l’égard de la Banque par l’amiral Saisset et par les maires ; il fit donc répondre aux délégués qu’ils, eussent à attendre le retour du caissier principal qui était absent pour cause de service. — Jourde et Varlin n’étaient point contens ; la Banque, toute pleine de ses employés en armes, n’avait point un aspect rassurant ; les caisses étaient fermées, ce qui était anormal ; les garçons de recette regardaient les délégués de travers. — Jourde et Varlin échangèrent un coup d’œil : « Il y a quelque chose. » Ils allèrent trouver M. Marsaud, le secrétaire-général, pour lui persuader que l’on devait les payer tout de suite et sans plus tarder. Convaincre M. Marsaud, dans un cas pareil, n’est point chose facile ; il a une façon aimable, ironique et douce de répondre qui démonte les plus entreprenans. Il avait alors soixante-huit ans, et l’on peut dire qu’il n’avait jamais quitté la Banque, où il était entré en qualité de petit employé. Portant vertement son âge, très artiste, faisant de bonne peinture à ses momens perdus, grand chasseur, aimant, lorsqu’il a quelque loisir, à ranger sa collection d’estampes, qui est fort belle, il a vu, depuis qu’il est au monde, tant de barricades et tant de révolutions qu’il ne s’émeut plus guère. Il a une sorte de bravoure philosophique à la fois compatissante et gaie qui lui permet de traverser sans affaissement les périodes les plus troublées. Il croit fermement du reste à l’immortalité de la Banque de France ; elle peut être malade, être attaquée, mais elle ne périra pas : rien ne prévaudra contre elle, il le sait, et le reste, même le danger qui le menace personnellement, lui importe peu. Avec un tel homme, Jourde et Varlin auraient perdu leur latin, s’ils avaient eu à en perdre. M. Marsaud parut très