Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/32

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la monarchie livrée aux jeux des factions. Le chagrin avait dévoré cette nature fière et sensible, c’était le mot de tout le monde à la nouvelle de cette mort prématurée qui éclatait comme un coup de foudre. Chez tous, il y avait cette impression qu’avec le duc de Richelieu disparaissait un des modérateurs possibles de la restauration. On le sentait, et ce qui prouve combien tout était changé, lorsque le cardinal de Bausset relevait l’honneur de cette mémoire dans la chambre des pairs en décrivant la tristesse des derniers jours du duc, le ministère était tout effarouché ; il mettait le roi en mouvement pour faire atténuer le discours du cardinal. L’éloge de M. de Richelieu semblait être un reproche pour la politique nouvelle ! — Quant à De Serre, il s’éclipsait dans une ambassade avant de s’éclipser à son tour, dans la mort.

L’ancien garde des sceaux, en quittant la chancellerie, avait d’abord hésité sur ce qu’il devait faire, et un instant, à ce qu’il semble, il aurait songé à reprendre sa place au barreau. Il s’était décidé pour l’ambassade de Naples, qui lui venait du roi encore plus que du ministère. Il avait accepté avec dignité, sans déguiser ses sentimens, sans oublier ce qu’il y avait de délicat dans sa position, et au moment même ou il acceptait, il avait tenu à montrer qu’il restait ce qu’il était en défendant la libérale institution du jury dans une discussion sur la presse. Retenu par la maladie, il avait fait lire le discours qu’il avait préparé, — et il en avait prévenu M. de Villèle. L’ambassade de Naples acceptée dans ces conditions, c’était pour lui un moyen d’aller réparer ses forces perdues sous le climat du midi, de s’éloigner momentanément des agitations intestines des partis. C’était aussi une occasion de s’initier à la politique extérieure de la France, et, par une coïncidence curieuse, celui avec qui il avait avant son départ le premier entretien diplomatique sur les affaires italiennes, c’était Lamartine, dont les Méditations avaient fait un secrétaire d’ambassade à Naples. « Je passai quelques heures mémorables pour moi dans l’intimité de M. de Serre, a dit Lamartine… J’étais fier d’entendre dans la confidence du coin du feu cette âme qui venait de remplir la tribune et l’Europe entière de sa voix… Il était brisé par la lutte… » Il était ainsi, souvent brisé et toujours prompt à se ranimer.

Ce n’est point cependant sans garder, lui aussi, sa blessure, ce n’est pas sans éprouver un serrement de cœur qu’il se voyait jeté dans une carrière nouvelle loin de la France. Il partait l’âme émue d’une tristesse indéfinissable qui ressemblait à un pressentiment, et en effet, dès ses premiers pas au-delà des Alpes, à chaque étape de son voyage jusqu’à Rome, il était poursuivi par les messages de deuil. Il avait d’abord perdu son père. « J’ai fait tristement le voyage de Florence ici, écrivait-il de Rome à sa mère, pensant à mon pauvre