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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/319

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contingent de l’expédition qui dans la soirée se présenta par la rue Vivienne et par la rue Notre-Dame-des-Victoires, pour gravir les marches du palais de la Bourse et établir son bivouac sous le péristyle. Les sentinelles avancées de l’ordre crièrent : Halte-là ! Les grand’gardes du désordre s’arrêtèrent ; un ban fut battu, les gardes nationaux réguliers se jetèrent sur leurs armes, et l’on attendit. Cette attitude résolue fit réfléchir les fédérés, et au lieu de désarmer « la réaction, » comme on en avait proclamé le dessein, on trouva moins imprudent de parlementer avec elle. La réaction, fort têtue ce jour-là, déclara tout net qu’il lui plaisait de rester sur la place de la Bourse et qu’elle n’en bougerait ; elle engagea La Villette à retourner sur les bords du canal, Belleville à s’en aller vers la rue Haxo et à lui « accorder » la paix. Quelques braillards poussèrent des cris injurieux, leurs officiers les firent taire et, après une conversation plus ou moins amicale qui dura environ une heure, les fédérés retournèrent chez eux en s’égaillant dans les cabarets ouverts sur leur route. Encore une fois la lutte était évitée. Le meurtre de Clément Thomas et du général Lecomte, l’incarcération des gendarmes et des sergens de ville, l’arrestation du président Bonjean, les réquisitions frappées sur la Banque, les assassinats froidement commis rue de la Paix, prouvaient à l’insurrection et prouveront à l’histoire que, pendant ces jours exécrables, le parti de l’ordre poussa la patience et l’abnégation jusqu’au martyre.

Dès les premières heures du jeudi 23 mars, M. Rouland avait reçu une nouvelle dépêche de M. Thiers, impérative cette fois ; ce n’était pas une invitation, c’était un ordre. Le gouverneur se décida à se rendre à Versailles : il quitta la Banque ; il n’y devait rentrer que le 25 mai, à la suite de l’armée française, après avoir traversé Paris écroulé dans les flammes. Accompagné de M. Taschereau, administrateur de la Bibliothèque nationale, précédé de M. de la Rozerie, que l’on avait littéralement bourré de billets de banque réclamés par le gouvernement régulier, il gagna le chemin de fer de l’Ouest et sans encombre parvint à son but. Il croyait bien pouvoir rentrer le soir même à Paris, après avoir décidé M. Thiers à diriger un mouvement efficace sur Passy ou vers Levallois-Perret, mais il avait compté sans les insistances qui l’accueillirent. M. Thiers fut très absolu ; « je vous tiens, je vous garde, parce que j’ai besoin de vous ; j’ai besoin de vous parce que j’ai besoin d’argent. Nous sommes gueux comme des rats d’église : nous avons fouillé dans toutes les poches et nous n’avons pu réunir que 10 millions ; or il m’en faut 200 ; installez-vous ici, écrivez à vos succursales, arrangez-vous comme vous voudrez, mais donnez-moi de l’argent et encore de l’argent, sans cela tout est perdu. » M. Rouland voulut