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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/301

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probablement pas l’exécuter. A l’état-major, on fait ses préparatifs pour se mettre en retraite, car on vient de recevoir une dépêche qui prescrit de se retirer sur Versailles. Là, les nouvelles sont tout à fait mauvaises et exagérées ; on dit que l’insurrection menace l’Hôtel de Ville et qu’elle s’est déjà emparée de la préfecture de police. Lorsque M. Chazal revint à la Banque, les gendarmes avaient rallié les débris d’armée qui se repliaient. La Banque allait rester livrée à elle-même, n’ayant plus à son service d’autres forces militaires que son propre bataillon d’employés, car la compagnie de ligne qui gardait le poste placé à l’angle de la rue de La Vrillière et de la rue Radziwill devait partir le lendemain pour rejoindre le régiment dont elle faisait partie. Le soir, on envoya des escouades d’employés en reconnaissance, et l’on fut quelque peu découragé lorsque l’on apprit d’une façon positive que le gouvernement, se réfugiant hâtivement à Versailles, avait attiré à lui le personnel de toutes les administrations. La Banque l’apprenait par la voix publique, car, dans la rapidité de cette déroute, nul n’avait songé à lui adresser un avis officiel. La Banque est dans une situation toute spéciale ; elle est là où est la caisse, car celle-ci contient un dépôt confié à son honneur. Dans cette œuvre de salut, tous les employés, quelle que fût leur opinion politique, se sentirent solidaires les uns des autres. Sans effort et par le seul effet du devoir professionnel bien compris, on fut résolu à sauver le dépôt, à protéger les valeurs réelles représentant les valeurs fiduciaires émises, à rendre intact le trésor dont on avait accepté la garde, ou à mourir en le défendant.

Le lendemain, 19 mars, était un dimanche ; toute la population de Paris vaguait par les rues, ne comprenait rien à ce qui s’était passé, épelait les affiches placardées sur les murs, ne semblait pas rassurée du sort qu’on lui promettait et se racontait, avec force exclamations, le meurtre des deux généraux massacrés à Montmartre ; on disait : « Ça coûtera cher à ceux qui l’ont fait ; tôt ou tard, on les trouvera. Le général Lecomte a été tué tout de suite, puis on a tiré sur son cadavre ; quant à Clément Thomas, ça faisait pitié ; il marchait à reculons tenant son chapeau à la main gauche et s’abritant le visage derrière le bras droit ; le sang coulait de sa poitrine ; parfois, il abaissait son bras et criait aux assassins : Lâches ! canailles ! misérables ! vous tuez la république, pour laquelle j’ai tant souffert ! .. A la fin, il est tombé, ils ont continué à tirer dessus ; il a reçu plus de cent coups de fusil ; il avait la plante des pieds traversée. On dit aussi que l’on a tué des gendarmes et des sergens de ville ; tout ça finira mal ; si cela continue, les Prussiens ne tarderont pas à s’en mêler ! » Pendant que les groupes de promeneurs, inquiets et désœuvrés, se désespéraient et s’indignaient, la Banque préparait ses moyens de défense. C’était jour de congé