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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/241

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concessions à Saint-Pétersbourg, et, à défaut de ces concessions nécessaires à sa sécurité, elle ne pourra rester longtemps inactive. — D’un autre côté, la situation de l’Orient devient de plus en plus critique. Tout est plus que jamais livré à l’incertitude et à l’anarchie. Les Grecs, soulevés dans la Thessalie et dans l’Épire, défendent les armes à la main les droits de l’hellénisme moins menacé désormais par la domination ottomane que par la primauté bulgare. Au nord du Danube, la Roumanie est pour le moment livrée aux troupes russes, qui campent dans les provinces moldo-valaques comme en pays conquis, qui occupent tous les points stratégiques, les chemins de fer, les postes principaux. L’armée roumaine, qui allait l’an dernier au secours des Russes, autour de Plevna, et qui se battait vaillamment, est réduite maintenant à se retirer dans les montagnes pour éviter un choc avec les soldats du tsar. Le prince Charles, le parlement de Bucharest, sont nécessairement annulés, et la Roumanie n’a proclamé son indépendance que pour la voir aussitôt humiliée par une occupation étrangère. — En même temps, au sud des Balkans, dans les monts Rhodope, autour de Philippopoli, a éclaté une insurrection musulmane qui paraît prendre de l’extension ; les corps insurgés, qui se composent de miliciens débandés, d’anciens soldats des divisions de Suleyman-Pacha, sont assez nombreux et assez bien armés pour avoir eu déjà des engagemens sérieux, pour avoir même contraint les Russes à un certain déploiement de forces. L’insurrection est loin d’être vaincue, et ce n’est pas avec les Turcs qu’on réussira à la dompter ou à la désarmer.

Chose étrange, la Russie [est partie pour l’Orient en libératrice, en pacificatrice, en messagère de la civilisation se donnant de sa propre autorité la mission d’aller accomplir les réformes préparées par la conférence européenne de Constantinople, et à quoi est-elle arrivée ? Après une année de guerre et de victoires, elle a détruit à peu près l’empire ottoman et accumulé des ruines dont elle est embarrassée. Elle a contre elle les Grecs, elle a violenté et ulcéré les Roumains ; elle ne compte pas apparemment sur la reconnaissance du sultan dont elle a démembré les états, et elle est diplomatiquement en conflit réglé avec quelques-unes des principales puissances de l’Europe. N’est-ce pas la preuve la plus éclatante de ce qu’il y a eu d’excessif dans cette politique dont le dernier mot est le traité de San-Stefano ? La question est maintenant de savoir si la Russie s’engagera plus avant dans ces complications sans issue, au risque de déchaîner une guerre nouvelle, bien autrement redoutable, ou si, par une courageuse inspiration de prévoyance, elle consentira à s’arrêter devant les droits et les intérêts de l’Europe. La Russie peut assurément, sans humiliation pour son orgueil, sans perdre même tous les fruits de ses victoires, accepter cette haute juridiction des puissances européennes réunies en congrès : ce serait un premier gage de paix pour l’Occident, sans doute aussi le