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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/225

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police, qui n’est pas un méchant homme, a-t-il fait battre de verges un condamné politique, qui s’était permis de lui adresser la parole et de ne pas ôter assez vite sa casquette devant lui ? « J’ai vu les préparatifs de l’exécution, a dit une détenue appelée à déposer devant la cour d’assises. J’étais placée dans une cellule du premier étage, cela se passa vers dix heures du matin ; cette journée a été terrible pour nous, et elle m’a laissé un souvenir ineffaçable… Des agens de police allaient et venaient ; il y en avait deux ou trois escouades de vingt à trente hommes chacune. Dans la division des femmes, nous pensions toutes qu’il arrivait quelque chose d’extraordinaire, mais nous ne savions pas quoi. Peu à peu nous commencions à comprendre. Contre nos fenêtres se trouvait un hangar. Les agens en ont tiré un immense amas de verges et se sont mis à les nouer en faisceaux. »

Ivan Tourguenef a mis en scène, dans un de ses romans où la nature est si jeune, où l’homme est si vieux, un robuste général qui s’écrie : « De la poigne et des formes ! de la poigne surtout ! ce qui peut se traduire ainsi en russe : Sois poli, mais casse-lui la tête. » Faut-il admettre que le général Trepof a voulu faire acte d’autorité, frapper un grand coup, pour prévenir une insurrection dont il entendait les premiers grondemens autour de lui ? Rien ne le prouve, et personne ne l’a cru. Non, il ne faut pas chercher midi à quatorze heures ; dans cette néfaste journée, le général avait ses nerfs, et c’est une terrible chose que les nerfs russes. Mais voilà précisément à quoi servent les constitutions et les lois dans les pays qui en ont, elles protègent les gouvernés contre les nerfs de leurs gouvernans. Par surcroît de mauvaise chance, il s’est trouvé que, depuis les premiers jours de la guerre d’Orient, Saint-Pétersbourg, lui aussi, a ses nerfs, de telle sorte que Bogolubof fouetté a fait événement, que les entrailles se sont émues et que le fouetteur a été maudit. Combien d’autres pourtant, soit dans la petite, soit même dans la grande Russie, avaient été fouettés sans que personne y prît garde, sans que personne songeât à s’en plaindre ou à s’en indigner ! Nous ne parlons pas de la Pologne ; Varsovie est un lieu sourd où le sifflement des verges ne s’entend jamais. Décidément le général Trepof a eu du malheur.

Quand, il y a deux mois, Vera Zassoulitch accomplit son attentat, les uns dirent qu’elle était folle, d’autres qu’elle avait une vengeance personnelle à exercer sur le général Trepof, d’autres qu’elle avait été la maîtresse de Bogolubof. Toutes ces suppositions étaient également erronées. Vera Zassoulitch n’avait rien eu à démêler avec le général, et Vera Zassoulitch n’était point folle. A la vérité, la déplorable vie que lui avaient faite les hommes aurait troublé une raison moins solide que le sienne. A dix-sept ans, à peine venait-elle de terminer son éducation dans un pensionnat de Moscou, elle avait rencontré