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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/224

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Ce n’est pas seulement le tsar, c’est aussi le public qui a tenu jusqu’aujourd’hui le général Trepof pour un des meilleurs grands-maîtres de la police qu’ait possédés Saint-Pétersbourg. On avait reproché à quelques-uns de ses prédécesseurs, non certes de négliger leurs devoirs, mais de faire souvent plus que leur devoir, et il est des négligences qu’on pardonne plus facilement que certains excès de zèle. Dans un des longs entretiens intimes qu’ils eurent ensemble à Tilsitt, le vainqueur d’Iéna et de Friedland, s’il en faut croire la chronique, dit à l’empereur Alexandre Ier : — Ma police est si bien faite qu’elle sait tout quarante-huit heures après qu’un vol a été commis. — La mienne, repartit Alexandre, est bien supérieure à la vôtre, car, avant que le vol ait été commis, elle sait déjà tout. — On raconte que naguère, à Saint-Pétersbourg, un personnage haut placé, rentrant le soir chez lui, chercha vainement dans la poche de sa pelisse un portefeuille où il avait serré trente mille roubles en papier qu’il avait touchés dans la journée. Il mande aussitôt le grand-maître de la police, qui lui promet d’un ton d’assurance qu’avant trois jours il aura recouvré son bien. Effectivement il le voit revenir avant trois jours, lui rapportant non le portefeuille, dont le voleur, d’après ses propres aveux, s’était hâté de se défaire, mais, ce qui était l’essentiel, la somme à peine écornée. Le grand personnage ressentit la plus vive admiration pour la prodigieuse habileté du grand-maître, et son admiration grandit encore lorsqu’il découvrit une semaine plus tard, dans une autre poche où il ne s’était pas avisé de les chercher, son portefeuille intact et les trente mille roubles. Voilà des accidens qui sans doute ne se produisaient point sous l’administration du général Trepof : s’il se flatte de tout voir, il ne voit que ce qui est ; s’il est exact dans l’accomplissement de ses fonctions, il ne se pique pas d’opérer des miracles, et il n’a jamais contraint un innocent à lui confesser son crime ; il n’a jamais surpris le secret d’un vol qui n’avait pas été commis. Sur d’autres points encore, il a introduit dans la police de Saint-Pétersbourg d’heureux changemens, d’utiles réformes. Le public lui a témoigné plus d’une fois sa gratitude pour le soin qu’il prenait de la voirie, du pavé et de l’éclairage des rues, pour la discipline sévère qu’il imposait à ses employés, pour son impartialité, pour son indépendance ; on lui savait gré de ce que les grands voleurs le craignaient autant que les petits. « Le général Trepof, lisons-nous dans un des livres récemment parus sur la société russe, est l’un des hommes les plus populaires de la capitale, à laquelle il a rendu d’incomparables services. Selon toute apparence, la confiance de l’empereur le maintiendra longtemps à son poste [1]. »

Il n’y a qu’heur et malheur dans ce monde, et la popularité du général Trepof est bien compromise. Pourquoi ce grand-maître de la

  1. Neue Bilder aus der Petersburger Gesellschaft, p. 266.