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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/223

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près de lui quelques instans plus tard sans se découvrir. Saisi d’une colère subite, il ordonne qu’on inflige à l’insolent ou à l’étourdi une punition corporelle. « Alors on entendit des cris, des gémissemens et le sifflement des verges. » Une femme, qui n’avait jamais vu ce condamné, jure de venger son offense et son supplice. Elle se présente un matin auprès du grand-maître et décharge sur lui un pistolet à bout portant. Elle est arrêtée, on instruit son procès, elle comparaît devant le jury. Elle avoue son crime et ne cherche point à l’atténuer, elle confesse hautement qu’elle l’a commis avec préméditation. Le jury, dans lequel figuraient des conseillers de cour, l’acquitte, et cet acquittement extraordinaire soulève une tempête d’enthousiasme plus extraordinaire encore dans une assistance d’élite, triée sur le volet, composée de hauts fonctionnaires de l’empire, de sénateurs, de conseillers d’état, chamarrée d’uniformes, constellée de croix et de décorations ; on y voyait la fleur de la société russe. L’accusée est mise en liberté ; une foule immense, qui l’attendait aux abords du tribunal, lui fait une ovation, l’acclame avec délire. Elle monte en voiture, des coups de feu retentissent, et Vera Zassoulitch disparaît, enlevée selon les uns par la police, qui se proposait de réformer à sa façon le verdict du jury, selon les autres par les agens des sociétés secrètes, qui, prévoyant le danger dont elle était menacée, ont voulu l’y soustraire. Telle est l’aventure dont l’Europe s’est à la fois émue et étonnée, et qui a ému la Russie sans l’étonner beaucoup.

Le crime de Charlotte Corday délivra la France d’une bête féroce. Comme nous l’avons dit, ce n’est point un monstre que Vera Zassoulitch a tenté d’assassiner. Loin de passer pour un tyran cruel ou atrabilaire, le préfet de police de Saint-Pétersbourg, le général Trepof, lieutenant-général et aide de camp, est considéré par tout le monde comme un galant homme, d’excellentes manières, d’un commerce agréable ; il a l’esprit cultivé, il aime les arts, la littérature et le théâtre. Il était depuis longtemps, paraît-il, l’un des favoris du tsar, qui eut plus d’une occasion d’apprécier son mérite ; la première fut assez bizarre. Le général Trepof a commencé par être grand-maître de la police à Varsovie. L’empereur Alexandre, se trouvant de passage dans cette capitale, vit un jour cheminer devant lui un drochki traîné rapidement par deux chevaux noirs ; dans ce drochki était un homme debout, la tête haute, les mains appuyées sur une tringle de fer ; cet homme était le général Trepof. L’empereur le fit venir et lui demanda pourquoi il avait adopté cette singulière façon de se promener en voiture, à quoi il répondit : Sire, c’est pour tout voir. Ce mot plut à l’empereur, il reconnut tout de suite dans le général un homme qui avait une aptitude marquée pour son difficile métier, un homme qui ne ménageait ni ses yeux ni ses jambes, et il lui donna sa confiance, que ce serviteur plein de dévoûment s’est toujours appliqué à justifier.