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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/217

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nation historique, se considéraient avec raison comme supérieurs aux Turcs ; ce mot comprenait à leurs yeux tout un ensemble d’institutions sociales répugnantes, la polygamie, l’avilissement de la femme, le fanatisme érigé en système, l’absolutisme dans le gouvernement, l’arbitraire dans la justice, le droit de la force partout ; d’ailleurs nul art, nulle industrie, nul commerce. Il y eut donc dans l’empire ottoman deux peuples juxtaposés, mais non confondus, matériellement mêlés, mais moralement séparés, le peuple du Koran et celui de l’Évangile ; et, comme celui-ci était infiniment supérieur à l’autre, la servitude où il était tombé devint elle-même une cause de haine implacable que quatre siècles n’ont pu amoindrir.

Les Turcs essayèrent d’abord de s’assimiler les vaincus pour les incorporer dans leurs armées, mais ils y renoncèrent bientôt. En effet, les musulmans formaient une aristocratie militaire qui s’entretenait par le travail des indigènes ; une assimilation totale les aurait privés d’agriculteurs, d’industriels, de commerçans, et en général de gens payant l’impôt. Ils prirent le parti d’exiger des familles chrétiennes un enfant sur cinq ; cet enfant était fait mahométan, élevé à la turque, puis entrait dans le corps des janissaires ; cette troupe, entièrement composée de renégats, fut de 20,000 hommes pendant deux siècles. L’habileté naturelle des chrétiens et la supériorité de leur instruction firent aussi que, dès le règne de Mahomet II, on confia à des renégats de hautes fonctions dans l’état. Le poste d’interprète fut ordinairement confié à un Grec à partir de 1666 ; des Grecs représentèrent la Porte aux traités de Carlovitz et de Passarovitz ; le grand-interprète de la flotte fut le plus souvent un Hellène, qui dominait ainsi l’administration de la mer Egée et des îles. Enfin dans les dernières années du XVIIe siècle les sultans confièrent à des Grecs chrétiens le gouvernement de la Moldavie et de la Valachie ; ces princes y attirèrent leurs amis et leurs parens, et imprimèrent à ces deux pays un caractère hellénique qui n’est point effacé. Devenus puissans et riches, les colons rentraient à Constantinople ; ils y donnèrent naissance à cette société, aujourd’hui presque disparue, qui prit le nom de phanariotes. L’empire de Turquie a prospéré tant que les hautes fonctions y ont été remplies par des Hellènes ; sa décadence a commencé du jour où ils ont été remplacés par des Ottomans.

En dehors de ces concessions intéressées, il n’y eut rien de commun entre les vaincus et les conquérans. Le patriarche eut le titre d’ethnarque ou chef de la nation ; il communiquait avec le sultan par l’intermédiaire du réis-effendi, ministre des affaires extérieures, et il traitait directement avec les souverains étrangers. Il est vrai que ses droits étaient souvent violés ; on n’arrivait guère au siège