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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/214

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Jean Comnène avaient vaincu les Turcs en Asie-Mineure, quand la seconde croisade les força de penser à un plus grand danger. On sait les mesures de précaution que dut prendre Manuel contre les hordes de Conrad III et de Louis VII arrivant par le Danube, précautions qui n’empêchèrent pas les provinces grecques d’être pillées par ces prétendus amis, ni l’évêque de Langres de proposer au roi de France la prise de Constantinople. Pendant ce temps, Roger II de Sicile s’emparait de Corfou, ravageait les côtes du Péloponèse, pillait Corinthe et Thèbes, et s’en retournait à Palerme. Il s’ensuivit une longue guerre qui n’empêcha pas Manuel Comnène de vaincre Noureddin, et, deux ans après, Azeddin, sultan d’Iconium.

L’empire résistait donc aux invasions ; mais les attaques réitérées de l’Occident l’affaiblissaient par degrés. Guillaume II de Sicile prenait Durazzo, pillait Thessalonique, en détruisait les habitans et aurait atteint la capitale, si Alexis Vranas ne l’eût battu sur les rives du Strymon. Les Turcs gagnaient du terrain en Asie-Mineure ; les Bulgares au nord se rendaient indépendans. Une scission s’opérait dans la nation elle-même ; un royaume grec se formait dans le Pont. C’est alors que la politique rusée du doge Dandolo amena les Latins à Constantinople. Innocent III avait paru comprendre le danger qu’une guerre directe contre l’empire pouvait faire courir au monde chrétien ; puis il se ravisa, insinua que les Grecs étaient criminels devant Dieu et devant l’église, et finit par demander la soumission de l’église d’Orient au saint-siège. Le lâche Alexis IV la promit ; mais, quand il voulut en venir à l’exécution, une émeute ensanglanta les rues de la capitale et le força d’accepter la lutte avec les croisés. La ville fut prise, pillée et en partie incendiée le 13 avril 1204. Un empire latin remplaça pour un demi-siècle l’empire grec.

Mais les Latins ne firent qu’y introduire une indicible confusion. Les mœurs helléniques ne comportaient ni la suprématie du pape, ni le régime féodal. Vainement remplaça-t-on le patriarche grec par un latin ; le pouvoir ecclésiastique devint un objet de dispute entre les conquérans ; il y’eut à Constantinople jusqu’à quatre églises latines à la fois, hostiles les unes aux autres. Le même désordre régnait dans le clergé de Thessalonique, auquel Villehardouin fit sentir enfin violemment son autorité. Quant au régime féodal, non-seulement il était contraire aux traditions de la race hellénique ; mais il ne put même se constituer régulièrement, parce qu’il n’y avait aucune coutume locale qui subordonnât une des provinces conquises à une autre. Il en résulta des luttes continuelles entre les seigneurs, et l’impossibilité pour eux d’agir avec ensemble.

A peine avaient-ils pris Constantinople que l’empire grec se