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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/186

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du curé à la peur de gens qu’il n’aurait pas reconnus : s’il fuyait si vite, « c’est qu’il flairait l’hérésie à ses trousses ! »

La situation allait devenir de plus en plus pénible et fausse, par momens très alarmante. Les soldats de l’armée de Matignon arrêtent le pauvre tailleur Thomas Girard, le même que Gouberville nous avait montré venant quelquefois au manoir « besoigner de son mestier. » Pour lui, il continue à assister à la messe ; il voudrait bien ne pas se mêler de ces dissensions, vivre en paix, labourer son champ, bien vendre son bétail, n’avoir point d’ennemis ; il distribue avec toute l’équité possible ses lièvres et ses truites entre les gens des deux parties. Il aurait désiré surtout n’être pas forcé de se prononcer publiquement. Mais monseigneur de Matignon, qui gouvernait la province, n’entendait pas que les gentilshommes tinssent cette conduite équivoque. Il raconte qu’il fallut aller à Valognes faire cette démarche décisive. « J’étoys malade au ventre et à l’estomac », écrit-il. Hélas ! il fallut nonobstant se rendre à Valognes et s’exécuter avec d’autres gentilshommes, a à l’auditoire où le lieutenant Bastard tenoyt la jurisdiction du baillage. » Voici toute la scène : « Lecture faicte des mandemens de monseigneur de Matignon, le lieutenant Bastard estant en chesre, me demande par ces termes : Monsieur de Gouberville, faictes-vous pas protestation de vivre en l’obéissance du Roy, et selon ses lois, statuts et ordonnances, comme les autres gentilzhommes de cette vicomté ont faict au jour d’hier, et de ne point porter ayde ne confort aux mutins, séditieux et rebelles contre sa volonté ? — A quoy je répondis par ces termes : Ouy, monsieur ; c’est ce qui me mesne en cette ville. » Interpellé le soir dans un hôtel par le même lieutenant Bastard, comme si celui-ci ne le tenait pas encore quitte, Gouberville y ajoute une profession de foi de soumission à l’église catholique, apostolique et romaine, qui dépassait probablement ses vrais sentimens ; il voulait qu’on le laissât tranquille. On voit assez par cette attitude que, si c’était dans les relations privées un caractère, il n’en était pas de même dès qu’il touchait à la vie publique. Moitié désir de repos, moitié scrupules, aucune cause ne lui paraissant complètement bonne, il ne voulait en épouser aucune, sauf la fidélité au gouvernement établi.

Les dernières pages du manuscrit achèvent de démontrer que, si fortement résolu qu’on puisse être à « rester tranquille » dans les temps troublés et à se rendre heureux, le succès ne dépend pas toujours de celui qui prend cette peu héroïque détermination, mît-il toute son habileté persévérante à la suivre. Gilles de Gouberville se plaint des énormes taxes qu’il faut payer et de ses bêtes qu’il vend toujours mal ; les affaires ne reprennent pas ; il