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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/185

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l’hostilité déclarée du maréchal de Matignon contre lui : « Le 18 juin, on me manda par troys foys de Cherbourg que je me donnasse en garde, et que monseigneur de Matignon devoit passer par céans et saccager ma maison. » Il ajoute, il est vrai, qu’il « ne s’en soussie guère, parce qu’il ne se sentoyt en rien faulteur (en faute). » Mais ne reste pas neutre qui veut. Matignon le savait ou le croyait « faulteur. » On mande de nouveau à Gouberville « que le dict sieur de Matignon estoyt mal affecté pour lui. » Il ne cesse de cacher ses coffres, fait seller et brider ses chevaux, qui sont tout prêts au coin du bois à le recevoir. Une autre fois, nouvelle alerte. On lui annonce que Matignon est entré à Valognes ; notre châtelain monte à cheval, au milieu de la nuit, et se rend en hâte à Gouberville. Il reparaît à Valognes, quand le duc de Bouillon l’emporte, et reparle alors des événemens. On voit que son frère François s’entendait avec M. de Sainte-Marie-du-Mont, très engagé dans la réforme, et avec le duc de Bouillon. Ce frère obtient même de lui qu’il lui prête sa maison de Gouberville comme lieu de refuge pour sa femme et pour ses meubles. A Russy, il apprend que l’église de Mesnil a été ravagée par les protestans du voisinage, le dimanche précédent.

Un curieux épisode qui apparaît dans son journal, c’est l’organisation d’une sorte de garde nationale, qui se forme spontanément dans les villes et dans les campagnes pour les préserver des violences et des désordres » d’où qu’ils viennent. Mais les ravages éclataient soudainement, tombaient sur tel ou tel point. Le village de Mesnil n’y échappait point. Gouberville note que Mesnage, Gardin, les Drouet et plusieurs autres ont été « ravagés » et que l’on « avoyt mys le dict Mesnage ; en chemise, ne lui ayant rien laissé. » Il se décida pourtant, malade, à y rentrer, « en passant par les Dunes, » c’est-à-dire de manière à ne pas faire de rencontre et à éviter de passer par Carentan et Valognes. Il nous dit que, de retour, il prit aussi des chemins détournés pour ne point passer par Cherbourg. On s’évitait, on se craignait. Lui-même faisait peur à d’autres sans le vouloir. Il raconte à ce sujet une plaisante anecdote. « Entre Tollevast et Saint-Aquère, Mangon, curay de Vallongnes et son serviteur, alloyent devant nous bien la longueur d’un champ, lequel, quand il crut que nous approchions de lui, regarda derrière. » Là-dessus Cantepye propose de le rattraper, et tous deux de hâter leur train. Le curé, qui se trouvait près d’un bois, y entre et se met alors à piquer tant qu’il peut. — Monsieur de Valognes, criait Cantepye, n’ayez point de peur ; amys ! amysl — Le curé courait de plus belle, éperonnant son cheval. M. l’abbé Tottemer pense que Gouberville se trompe en attribuant la fuite précipitée