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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/163

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le pique au jeu, ses compagnons s’amusent à le provoquer au mariage. A un déjeuner, — il est souvent question de déjeuners et de dîners dans le journal de Gouberville, — l’un d’entre eux lui promet « un poinson de vin, » l’autre lui en promet même deux « pour quand il se mariera. » Il tint bon, et n’épousa que sa terre.

C’est au reste une vie animée que celle de ce châtelain. Le travail y remplit les jours, le plaisir y a ses heures. On se divertit dans le manoir, dans les châteaux d’alentour, dans les paroisses environnantes et à Valognes, qui aujourd’hui n’éveille guère des idées de divertissement. Mais Valognes alors était un centre de noblesse ; elle devait être au XVIIe et au XVIIIe siècle un centre de vie mondaine ; elle eut même en ce genre de grandes prétentions, s’il faut en croire ce que dit le marquis à la baronne dans Turcaret, à savoir « qu’il fallait trois mois de Valognes pour former un homme de cour. » Gouberville, que nous verrons aller à la cour, n’était donc pas trop mal préparé. Au manoir, on ne s’ennuyait pas. On jouait aux dés, aux cartes, à divers jeux aujourd’hui oubliés, comme la chausse, le malcontent, le momon. Ce dernier était accompagné de déguisemens et de mascarades qu’on promenait chez les voisins auxquels on allait porter le momon. Le jeu était parfois assez fort : Gouberville note une perte de soixante-deux solz, somme qui se traduit, autant que de tels calculs peuvent se faire exactement, par une somme égale en francs actuels s’il s’agit de sous tournois, et par un cinquième en sus s’il s’agit de sous parisis. Les gens du manoir prennent part à beaucoup de divertissemens, soit dans l’intérieur, soit dans ces campagnes si animées alors, si passionnées pour tous les jeux et toutes les danses. La paume, le palet, les quilles, les boules, sont sans cesse désignés dans le journal de Gouberville. On lutte aussi corps à corps, on croche ; les curés eux-mêmes s’en mêlent comme les simples fidèles, et le sire de Gouberville ne s’en fait faute. Il y a de paroisse à paroisse des jeux très violens et qu’accompagnent bien des péripéties, comme la choule, jeu de force et d’adresse, qui donnait lieu à de véritables concours entre les villages et à force horions. Le châtelain du Mesnil-au-Val a pour ce genre d’exercices une vraie passion : heureux quand il en revient n’ayant que ses vêtemens d’endommagés ! Il donne au manoir, ce qui nous surprend davantage, des combats de taureaux. Enfin il mentionne les spectacles si courus alors, les moralités, les mystères, qu’on joue dans les églises. Les serviteurs du Mesnil-au-Val vont y assister avec les autres gens de la campagne, qui accourent de tous les points le dimanche, après les offices, dont on a soin d’avancer l’heure. C’était dans l’église même du village que se jouait nombre de ces moralités. Le clergé n’y trouvait aucun mal, et les encourageait même par sa présence.