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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/145

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l’autre. La forme du corps est un élément moins variable. Les principales différences qu’elle comporte se laissent mieux prévoir et définir ; ce sont celles qui résultent du sexe, de l’âge, de la santé, du régime, des habitudes professionnelles. Prenez deux hommes placés dans des conditions à peu près identiques et laissez de côté, ne regardez pas la tête ; vous serez plus frappé des ressemblances que des différences. Ce que les Grecs ont donc commencé par étudier, c’est ce qu’il y a en nous de moins particulier et de plus constant ; c’est ainsi qu’ils sont arrivés à rendre le nu expressif, c’est-à-dire qu’ils ont donné un sens et une valeur à chacun des principaux caractères que présente au regard, dans des conditions définies, la forme nue. Le corps d’une Aphrodite ne sera pas celui d’une Héra ou d’une Artémis ; celui d’un Jupiter différera de celui d’un Apollon, d’un Hermès ou d’un Bacchus. Retrouvé sans aucun attribut, même sans la tête, tel torse pourra être rapporté en toute sûreté à telle ou telle divinité ; pour peu que l’on ait de pratique, on y reconnaîtra sans hésiter tel état, telle manière d’être de la forme féminine ou masculine dont le génie grec a fait un des types de cette humanité idéale qu’il a douée d’une vie éternelle.

Les sculpteurs florentins de la renaissance auraient été très capables d’atteindre ce même résultat ; ils se sont montrés aussi touchés, aussi épris de la beauté, aussi richement doués. Mais les circonstances ne les provoquaient pas à une étude aussi profonde du nu, ne leur permettaient pas d’en faire un aussi fréquent emploi. La société où ils vivaient portait des vêtemens amples et longs ; on n’y connaissait rien de semblable aux exercices du gymnase, à la nudité des athlètes. Pour dessiner d’après le nu, il fallait faire poser le modèle ou bien, comme Michel-Ange à l’hôpital de San Spirito, disséquer le cadavre. De plus, tous les sujets qu’eut à traiter la sculpture florentine, au moins dans toute la première période de son essor, étaient des sujets empruntés à l’histoire juive et chrétienne, à l’ancien et au Nouveau-Testament. Ce fut seulement vers le temps de Laurent le Magnifique qu’avec les Marsile Ficin et les Ange Politien la mythologie païenne devint à la mode, et appela l’imitation des types de l’art antique et l’emploi de la nudité héroïque. On sait d’ailleurs quelle résistance opposa à cette mode nouvelle l’esprit religieux, dont Savonarole fut le plus illustre représentant. Dans des œuvres comme le tabernacle d’Orcagna à San Michèle in Oro ou les portes du baptistère, dans celles que Lucca della Robbia répandit dans toutes les églises de la Toscane, Je nu n’a pas de place marquée ; il ne peut s’y glisser que comme à la dérobée, quand le caractère particulier de telle ou telle